Dossier : Tom Morel et Stéphane, êtres d'exception (J.R. Bachelet)

Tom Morel et Stéphane,

êtres d’exception

 

Jean-René Bachelet

Général d’armée(2S) Jean-René Bachelet, Promotion « Centenaire de Camerone » (62-64).

 

 

Les époques de rupture historique sont propices à l’émergence d’êtres d’exception ; ainsi, de l’épopée révolutionnaire et impériale ; ainsi de la France Libre et de la Résistance. Au sein de cette dernière, ce sont deux jeunes chefs que je voudrais ici rapprocher et mettre en lumière, comme deux images pérennes du modèle saintcyrien à travers les siècles : il s’agit du lieutenant Théodose Morel, dit Tom, de la promotion maréchal Lyautey (35-37) et du capitaine Etienne Poitau, dit Stéphane, de la promotion Marne et Verdun (37-39).

 

L’un et l’autre, on le sait, ont donné leur nom à une promotion de Saint-Cyr, 87-90 pour le premier, 92-95 pour le second.

Un observateur hâtif pourrait s’étonner de voir ainsi les futurs chefs militaires du XXIème siècle puiser leur inspiration auprès de chefs de maquis dont la stature s’est affirmée plus d’un demi-siècle plus tôt, dans des conditions d’une exceptionnelle singularité et dans un monde radicalement différent de celui d’aujourd’hui.

Quoi de commun en effet entre la France du fond de l’abîme d’alors, dans une Europe à feu et à sang, et notre continent pacifié en voie d’unification ?

Entre une société largement paysanne, celle du temps long, encore structurée par des valeurs séculaires, et le monde urbain, cosmopolite, en perpétuel mouvement, aux repères évanescents, que nous connaissons désormais ? Entre l’armée de 1939, celle de la levée en masse, rustique, à l’équipement rudimentaire, et les forces resserrées de notre armée professionnelle de haute technologie? Entre l’expérience de l’action clandestine sur le territoire national et la confrontation à des situations de crises multiformes à l’échelle planétaire, toujours dans un cadre international ?

Quoi de commun ? Rien ou presque, à moins que ce soit l’essentiel : l’homme. L’homme et ses capacités physiques, intellectuelles et morales ; l’homme et ses besoins matériels, ses ressorts psychologiques, ses aspirations affectives et spirituelles ; l’homme et les hommes, leur propension à se déchirer mais aussi leur capacité à s’unir pour une oeuvre collective; l’homme et l’épreuve, et la souffrance, et la mort...

Si tout a changé, l’homme demeure. C’est pourquoi demeurent à jamais la valeur d’exemple et la source d’inspiration d’êtres d’exception tels que se révèlent Tom Morel à la tête du bataillon des Glières et Stéphane dans la guérilla qu’il organise depuis le massif de Belledonne avec la « compagnie » qui porte son nom.

Les anciens des Glières, comme ceux de la compagnie Stéphane, sont aujourd’hui dans leur grand âge. Mais qu’on évoque devant eux, pour les uns le nom de Tom, pour les autres celui de Stéphane, et leur regard s’éclaire du même éclat, comme si l’évocation de leur jeune chef d’alors dévoilait une lumière cachée.

Ainsi l’un peut-il dire : « Quand on a connu un homme comme Tom, il y a quelque chose de changé pour la vie ». Et l’autre : « Toujours, il (Stéphane) a su nous donner confiance. De cette union entre le chef et les hommes est née une compagnie exceptionnelle à laquelle il pouvait demander l’impossible ».

Les circonstances imposaient une telle capacité à susciter l’adhésion et à fédérer les âmes et les coeurs, sans laquelle on ne se souviendrait ni de Tom, ni de Stéphane. La diversité des origines et des motivations des jeunes maquisards ainsi que la précarité des situations ne pouvaient en effet pas s’accommoder d’autorité ni de discipline formelles.

C’est pourquoi, à travers l’exemple de Tom et de Stéphane, on touche à la quintessence de l’exercice de l’autorité, là où celle-ci doit s’exercer sans le secours d’une organisation hiérarchique fortement structurée.

Mais où l’un et l’autre de ces jeunes chefs (en 44, Tom a 28 ans et Stéphane 24) puisent-ils la source de cette autorité et de leur rayonnement ?

La convergence des réponses que l’on peut avancer pour l’un et pour l’autre est saisissante.

Si l’on cherche à resserrer le plus possible les traits qui y concourent, on peut constater que Tom et Stéphane partagent deux caractéristiques à un degré hors du commun :

- ils sont l’un et l’autre « habités »,

- ils sont « généreux ».

 

« Habités »…

 

Tom : « Aimer l’effort, les responsabilités, pousser toujours plus loin et plus haut sans jamais se lasser ou s’avouer content. Posséder en soi cette éternelle déception, ce perpétuel inassouvissement, cette soif d’une eau plus pure, c’est, je crois, ce qu’il nous faut à nous ».

Stéphane : « Devenir une grande flamme rayonnante, comme m’a toujours apparu la vie, flamme nourrie de sacrifices, de douleurs, mais flamme belle et chaude, d’autant plus belle qu’on l’épargne moins, qu’on en fait une grande flambée qui éclaire tous les autres ».

« Soif » pour l’un, « flamme » pour l’autre, s’alimentent à une foi profonde, foi en l’homme, foi dans la France, foi religieuse.

La force morale qui en résulte et qui émane d’eux procure à leurs subordonnés une indéfectible confiance, de même qu’elle leur fait refuser d’instinct toute compromission, tout abandon, toute soumission.

En ces temps difficiles, ils sont l’image même de l’esprit de Résistance.

 

« Généreux »…

 

L’un et l’autre prodigues de leurs efforts, payant d’exemple au plus près de leurs hommes, chacun à sa façon.

Tom : « Aimer ses hommes pour les comprendre, les comprendre pour les conduire. Il me semble que toute l’activité d’un chef se résume en ces quelques mots ». À Glières, il prend son tour de garde comme tout un chacun eu égard à la faiblesse des effectifs au regard de l’immensité du plateau.

Le général LeRay, à propos de Stéphane : « Un des aspects les plus estimables du style de Stéphane était de mener rigoureusement l’existence de ses hommes : une vie ultra spartiate en toutes saisons avec, en plus, pour lui, le poids de sa responsabilité, la servitude des liaisons et des reconnaissances à conduire personnellement et la lourde fatigue physique et nerveuse qui en découlait …C’est en le voyant, au milieu d’eux, être quotidiennement ce qu’il était : leur patron, leur grand frère, dont l’autorité était le fruit d’un exemple quotidien d’intelligence, de bon sens et de fermeté, que ses volontaires se sont soudés dans une seule discipline ».

Voilà pourquoi le lieutenant Tom Morel et le capitaine Stéphane restent d’exceptionnelles sources d’inspiration pour de jeunes officiers dans un monde qui a tant changé.

 

 

 









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