8 LE CASOAR - JANVIER 2008 - NO 188
DOSSIER
L’officier et le sport
Par le Colonel Jean-Marie L'Honen . Promotion “Serment de 14” (63-65). Inspecteur Général (H) de la Jeunesse et des Sports, Président de la Fédération Française de la Retraite Sportive
“Les officiers de peloton apportent à la surveillance de la gymnastique toute l’activité et le zèle désirables. Il importe qu’ils s’entretiennent dans la pratique des exercices physiques de façon à donner l’exemple de la vigueur et d’endurance. L’énergie dont ils sauront faire preuve en toutes circonstances contribuera dans une large mesure à augmenter leur autorité sur le soldat.” Cet alinéa est extrait du règlement du 22 octobre 1902 sur l’instruction de la gymnastique. Ce règlement révèle que les armées ont fixé un cadre bien particulier aux activités physiques et sportives pour faciliter la mission de préparation et d’entraînement des troupes pour le service en campagne et au-delà pour les missions de guerre. Il met en évidence la prise en compte par les Armées de la dimension sportive au début du XX e siècle, c'est-àdire à un moment où les premières organisations sportives émergent en France.
S’il est important de suivre à grands traits l’évolution du monde sportif dans ses rapports de proximité et d’éloignement avec les armées par rapport à leurs missions jusqu’à la situation actuelle, il est également nécessaire de réfléchir au rapport personnel que chaque officier entretient par rapport aux activités physiques et sportives, rapport qui n’aura de cesse de se transformer tout au long de sa carrière et des missions qui lui seront confiées.
Le sport est l’enfant de la guerre. À l’aube du XXe siècle, le ministère de la Guerre pilote les activités sportives nationales et c’est un lieutenant de vaisseau, Georges Hébert, qui conçoit sa méthode naturelle d’entraînement physique. Il rédige même un ouvrage qui a pour titre “La culture virile et les devoirs physiques de l’officier combattant”. Pour lui, l’armée et l’école sont les lieux privilégiés où l’entraînement physique doit faire l’objet d’une priorité et être diffusé de façon rationnelle et pédagogique, afin que tous les élèves reçoivent cette instruction physique, et que les hommes de toutes les unités militaires soient en mesure de supporter les efforts et les fatigues de la guerre. Quant aux officiers, ils doivent non seulement se montrer pédagogues, mais ils doivent participer à cet entraînement.
En fait, se distinguent deux aspects de cette analyse: les activités physiques et sportives constituent un domaine indispensable pour préparer les troupes à leurs missions, domaine qu’il convient de conduire inlassablement avec une progression pédagogique, mais les officiers ont un rôle majeur dans cet entraînement; ce rôle doit avoir vertu d’exemple. Si le premier aspect est celui de l’obligation, et les règlements successifs d’éducation physique militaire seront là pour le rappeler et l’expliciter, le second aspect repose essentiellement sur le goût et la motivation de l’officier pour les activités physiques et sportives. Or, ces activités vont beaucoup évoluer au cours du XXe siècle.
Si le XIX e siècle est le siècle de la naissance du sport, le XXe siècle est celui de son expansion et de son organisation nationale et internationale. Né avec le jeu collectif, le duel et la compétition, héritier de l’esprit des olympiades grecques, le sport va se développer initialement autour de deux aspects, bien définis par Roger Caillois, celui du combat (agon) et celui de l’incertitude (alea). Combat contre l’adversaire ou l’équipe adverse, mais aussi combat contre soi-même. Quant à la “glorieuse incertitude” du sport, elle engendre naturellement la recherche de stratégies pour vaincre mais elle fait appel non seulement aux qualités physiques, mais aussi aux forces morales pour gérer la victoire et supporter la défaite.
Dès les origines, deux conceptions vont se faire jour, celle de Georges Hébert qui va privilégier l’éducation physique qui doit être complétée par les jeux sportifs, afin d’ajouter l’esprit de cohésion à la recherche de la vigueur, de la résistance et de l’endurance, et celle prônée par le sport de compétition dont l’objectif est la détection des meilleurs athlètes pour remporter les compétitions sportives. Georges Hébert écrira en 1924 son ouvrage polémique “Le Sport contre l’Education physique” qui résume bien cette opposition. Quant aux femmes, elles entreront un peu par effraction dans le domaine sportif en raison d’une tenace hostilité masculine prônée en particulier par Pierre de Coubertin.
Pourtant, avec l’arrivée du Front populaire et l’instauration d’un ministère de plein exercice chargé des Sports avec Léo Lagrange (qui tombera au champ d’honneur le 9 juin 1940), la conception d’activités physiques et sportives pour tous va s’instaurer avec la création dans le monde scolaire du brevet sportif populaire. Cette politique dominante à base d’entraînement physique collectif, traversera la Seconde Guerre mondiale et les années cinquante. Les armées, quant à elles, seront présentes au coeur de cette politique en particulier à Joinville et à Antibes qui seront les principaux centres de formation pour entraîneurs civils et moniteurs militaires.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, les activités physiques et sportives prennent une grande expansion liée à une plus grande organisation soit de la part des Etats (en France c’est la création du haut commissariat aux Sports avec Maurice Herzog et le colonel Marceau Crespin à la tête de la direction des sports), soit de la part du mouvement sportif. Mais cette expansion, qui touche au premier chef le sport de compétition, s’étend également à d’autres secteurs: activités de plein air, de pleine nature, aquatiques, sports de montagne, activités conçues sous la bannière du sport et de la santé…C’est aussi la prise en compte de la nécessité de disposer d’équipements sportifs avec des programmations successives qui vont couvrir la France de stades, de gymnases et de piscines.
Durant les deux dernières décennies du siècle précédent, de nouvelles évolutions majeures vont changer le périmètre de la “planète Sport”. La transformation d’une partie importante du sport amateur en sport professionnel, l’hyper médiatisation du spectacle sportif, l’introduction à l’Université d’une filière des sciences et techniques des activités physiques et sportives et par voie de conséquence la séparation entre professeurs d’éducation physique et Sportive pour l’Education Nationale et professeurs de sport pour les services , établissements et fédérations sous le contrôle du ministère chargé des Sports, l’avènement de nouvelles disciplines sportives (par exemple, au sein des arts martiaux, avec de nombreuses disciplines asiatiques, les sports aériens, les sports de glisse…), l’intérêt des collectivités territoriales pour le sport, le développement d’une économie du sport et la personnalisation de certains joueurs ou athlètes (ce qui suscite un engouement certain de la part de la population), toutes ces évolutions orientent le sport vers le spectacle et deux types de pratiques, celles de la haute compétition qui privilégie le spectacle et les activités de type sport loisir, moins dépendantes du sport organisé.
Faut-il voir dans certains aspects du “sport loisir”, comme le développement des raids (plusieurs centaines par an en France chaque année), des parcours de type “accrobranches”, du regain de faveur des grandes randonnées sur les traces de Stevenson ou sur les chemins de Compostelle, ou la pratique de sports à risque ou “de l’extrême”, une certaine nostalgie des activités militaires et des centres d’entraînement commando en particulier ?
La “planète Sport” offre aujourd’hui une gamme extrêmement riche d’activités physiques et sportives qui ne peut laisser indifférentes les armées. Mais surtout, elle offre la possibilité de rencontres et de contacts humains, par le biais des associations sportives, qui affermissent le lien social au sein de notre société. Pour autant, cette mosaïque très contrastée a-t-elle conservé les vertus originelles de l’éducation physique conduite avec pédagogie et progressivité ? Rien n’est moins certain.
Les activités physiques et sportives ne constituent pas une fin en soi pour un officier. Le sport comme la préparation physique sont des outils, qui n’ont que la valeur d’outils et ne peuvent se substituer à une absence d’objectifs pour leur emploi. Tout au long de sa carrière, un officier va rencontrer cette “planète Sport” à laquelle il lui appartiendra de se référer dans les domaines qui lui apparaissent les plus appropriés, pour accomplir ses missions.
Diverses situations peuvent être envisagées qui se réfèrent essentiellement au parcours professionnel de l’officier.
L’encadrement direct d’unités constitue la première situation avec l’hypothèse d’opérations extérieures diverses de maintien de la paix ou d’interventions. C’est le cas typique dans lequel l’officier va recourir en permanence aux activités physiques et sportives pour entraîner son unité. Dans ce cas, nous ne sommes pas très éloignés de l’esprit du règlement de 1902 : la place de l’officier est celle de l’exemple. Son rôle réside dans la construction d’un programme adapté à sa mission militaire de préparation à une intervention, basé prioritairement sur deux aspects; le premier est l’entraînement personnel de chacun des membres de l’unité (un entraînement physique diversifié qui insiste sur le renforcement musculaire, la résistance à l’effort et l’endurance) et le second sur le renforcement de la cohésion de l’unité (une pratique de jeux collectifs, de raids aux activités diversifiées…).
La définition des objectifs à atteindre, tant individuels que collectifs, constitue un préalable à la construction de l’entraînement, de même que l’évaluation périodique du niveau atteint constitue une ardente obligation. Mais un officier doit toujours se souvenir que l’excès d’entraînement peut nuire et provoquer une usure prématurée de son capital humain. Les excès doivent être évités.
Au-delà des ces objectifs généraux, il convient de réfléchir aux aspects particuliers des postes tenus par chacun afin de personnaliser un entraînement plus particulier en complément, d’une part de l’ergonomie du poste et, d’autre part, de l’action demandée à chacun. La situation de théâtres d’opération peut interdire toute possibilité de pratiquer des activités sportives à l’extérieur de périmètres contraints. Tout n’est cependant pas impossible à réaliser et il faut alors s’intéresser à l’aspect qualitatif individuel. Ainsi, par exemple, un militaire qui doit rester plusieurs heures en poste d’observation ou de combat avec des mouvements extrêmement Dossier188_7_44_b 27/12/07 8:45 Page 9 limités dans l’espace doit être préparé à cette situation afin d’éviter l’ankylose du corps (une pratique quotidienne d’exercices internes de taï chi chuan, peut y remédier), un militaire dont la mission repose sur une réactivité absolue peut être préparé par la pratique du squash ou du tir de vitesse. Ainsi, il n’est pas toujours nécessaire de disposer d’équipements sportifs ou de grands espaces pour adapter la condition physique aux missions militaires.
Dans cette mission d’encadrement d’une unité militaire, l’officier est le meneur d’hommes, techniquement compétent, animateur reconnu qui sait soutenir et entraîner, joindre l’aspect ludique à l’effort souvent austère de l’entraînement physique pour bien coordonner les efforts et susciter la passion au-delà de l’obligation, reconnaître enfin la condition physique de chacun et forger la cohésion de son unité.
Plus largement, appelé au commandement d'unités plus importantes engagées dans des missions qui peuvent ne laisser, à certaines périodes, que peu de place pour la pratique collective et régulière d'activités physiques et sportives, le chef militaire devra rechercher toutes les possibilités d'assurer le maintien de l'entraînement de son unité.
Peut-être, serait-il souhaitable qu'une réflexion plus approfondie s'effectue pour privilégier certains bienfaits majeurs qu'apportent les activités physiques. Il en est ainsi de celles qui favorisent la concentration et la précision ou bien la réactivité ou bien encore la ténacité. Au-delà des “fondamentaux” que sont l'endurance, la souplesse, et le renforcement musculaire, c'est la coordination harmonieuse d'activités physiques complémentaires qui doit s'imposer par l'enchaînement de deux ou trois activités, afin d'aller plus avant sans se laisser entraîner dans la routine du seul “petit footing matinal” dont on ne peut dénier cependant l'intérêt.
Si le sport est sans cesse parcouru par le dopage qui est à la fois une volonté délibérée de tricher et la recherche d’un moindre effort ou d’une souffrance moindre, il peut en être de même dans le milieu militaire si une attention vigilante n’est pas apportée aux conduites addictives (alcool, drogues diverses…) afin de les éviter préventivement ou de les éradiquer. Sous cet angle d’approche, la recherche d’une préparation adaptée au stress ou aux situations difficiles ou de crise, peut s’avérer indispensable et nécessiter de faire appel aux techniques de sophrologie et de préparation mentale.
En prenant de l’ancienneté et de l’âge, en évoluant dans les missions qui lui sont confiées, l’officier va avoir un nouveau regard plus personnel sur le sport. L’entretien de sa condition physique demeure une nécessité qui doit s’étayer sur des activités qui doivent évoluer avec le temps. Si une certaine sédentarité s’impose naturellement dans certaines fonctions, elle doit être compensée par une hygiène de vie qui va faire appel à un entraînement régulier de sa forme physique.
Construire son projet personnel de vie au service de sa mission avec l’aide d’activités physiques et sportives bien choisies et pratiquées avec régularité, tel est l'objectif que chacun peut se fixer et vivre dans la durée. La palette est largement diversifiée. Elle offre de multiples opportunités et ce projet de vie peut également se construire et se décliner en famille, bien adapté aux goûts et aux capacités de chacun.
Positionner dans sa vie et dans le corps de ses missions, la référence sportive, être un acteur engagé des activités physiques et sportives qui en connaît les bienfaits comme les excès, qui sait apprécier le niveau de risque de certains sports, mettre en oeuvre les conditions d'une pratique en sécurité et surtout entraîner chacun par son dynamisme, tel est peut-être le rôle de l'officier aujourd'hui, qui s'inscrit dans le prolongement de l'esprit du règlement de 1902.