32 LE CASOAR - JANVIER 2008 - NO 188
DOSSIER
Les mérites du sport
Par le Général (2S) Raymond Kuntzmann, EMIA, promotion “Plateau des Glières” (1970-72).
Note de la rédaction : le Casoar a reçu ce texte un peu caustique sur les mérites du sport. Il le publie avec grand plaisir.
Le dossier ouvert, en janvier 2008, sur l’officier et le sport va, immanquablement, élever le débat sur les mérites du sport et sur le rôle d’entraîneur du chef militaire. On va retrouver les valeurs éternelles du sport en remontant aux calendes grecques et en y ajoutant l’inévitable glorification de l’officier dans ce domaine. Bref, rien de bien nouveau. Tout cela sera approuvé unanimement. À mon goût, cette approche, bien qu’intéressante, est d’un intérêt limité. Puisque le sport fait partie de mes centres d’intérêt et que j’ai connu et croisé un bon nombre d’officiers, je me permets de sortir des sentiers battus pour pimenter le dossier avec du concret. Je ne vais pas m’embarrasser du vernis sportif ou du souci d’image de l’officier. Peu me chaut de ne pas être entendu et surtout d’être décrié. Certes, mes réflexions ne vont pas me créer de nouveaux amis, mais rien ne vaut ceux que l’on a déjà…
Incontestablement, le sport c’est l’esprit d'équipe, le respect, le dépassement de soi. Le sport est fondamental chez les militaires puisqu’il participe de la cohésion et de l’efficacité opérationnelle. La règle de vie de Churchill résumée en “no sport” n’enlève rien au grand homme, mais il faut bien prendre conscience que ses soldats, eux, étaient entraînés au maximum et le personnage n’aurait pas accepté de voir les trous de leur ceinturon se multiplier d’année en année... comme ce fut le cas pour lui. J’y reviendrai. Chacun sait que la pratique d'un sport, avec une prédilection pour la course à pied, fait travailler le système cardio-respiratoire et différents muscles. Cette pratique permet de brûler des calories et incite à avoir une alimentation correcte, donc de se protéger de l'obésité. Elle facilite l'évacuation de la tension nerveuse accumulée dans la journée, permet la découverte du corps et de ses limites, facilite l'acquisition du sens de l'équilibre, que ce soit dans des situations prévues (gymnastique) ou dans des situations imprévues (sports de combat),… L'équilibre, la force, la motricité, la vitesse, l'endurance, la concentration, le réflexe, la dextérité sont les qualités les plus connues et les plus utiles dans l’exercice de notre métier. En définitive, la pratique équilibrée d'un sport aide à se maintenir en bonne santé physique, mais aussi mentale.
Après cette partie incolore et indolore, j’estime que tout n’est pas dit. En quelques courts paragraphes, je vais donc lancer quelques pavés dans cette belle mare innocente du sport en soulignant ce qui pourraient être des points clés du sport et de l’officier.
1 - Le temps du chef de section et du commandant d’unité
La conduite du sport, dans l’armée de Terre, est l’apanage du chef de section et du commandant d’unité. Ils doivent être devant et donner le rythme. Les moniteurs de sports ne remplacent pas le chef de section. Il ne devrait pas y avoir d’externalisation du sport de section et même de compagnie, en dehors d’activités vraiment spécifiques. Le chef de section ou de peloton impose son rythme et varie les exercices selon ses capacités et celles de ses hommes. Cela s’apprend et cela se vit. Je le pense aussi du chef de corps, mais il ne faut pas trop en demander…
Dans les sections, très souvent, des sous-officiers ont des qualités physiques supérieurement développées et rien n’interdit à l’officier de les mettre à profit pour tirer son équipe vers le haut. C’est également valable pour un militaire du rang expert en un domaine. Ce n’est pas déchoir que de reconnaître les qualités de ses hommes et de les mettre en valeur. Cela participe de la dynamique de cohésion interne. Il faut tirer vers l’avant et vers le haut… Entre nous, quand, dans un cross régimentaire votre unité élémentaire “truste” les premières places et se retrouve massivement en tête de la formation, vous avez rempli votre contrat et vous pouvez être légitimement fier. Vos hommes le sont de facto. Votre travail de mise en condition d’ensemble était optimal.
2 - Le sport collectif
C’est un pis-aller. Dans une unité, le sport collectif est surtout demandé par ceux qui veulent “bocarder” ou “glandouiller” selon l’expression du moment. Les “mordus” sont en action et les autres se défilent. J’ose écrire que le sport collectif, dans les unités, est trop souvent un refuge… Seule une minorité se donne à fond et les autres profitent de ce spectacle… Il faut reconnaître que c’est moins contraignant à titre individuel pour la masse. Ce qui me fait dire que le chef militaire doit rester méfiant et veiller à n’utiliser ce plaisant dérivatif qu’à titre de détente et de loisirs. Le sport collectif est un petit complément à l’entraînement foncier. Il peut s’ajouter, à faible dose, à l’entraînement individuel, personnalisé et mené collectivement, pour mesurer les qualités physiques et morales des hommes, mais il ne peut être une priorité. Le seul sport collectif dont on peut abuser est le parcours commando de groupe, de section et d’unité élémentaire. Il y a aussi les parcours à tirs réels…
3 - L’emploi de bureau
Même pour les militaires dont la mission majeure se passe dans des bureaux et dans des emplois sédentaires, le maintien de la condition physique est essentiel. Nous avons la chance de pratiquer un métier qui nous impose d’être en parfaite condition physique. Il y a même des tests chaque année et certains se demandent pourquoi, parce qu’ils ont autant d’effets qu’un rapport de la Cour des Comptes… Apprécions ce bonheur de devoir faire du sport et faisons le partager par nos hommes, tout le temps et par tous les temps. Courir (jogging et footing, pour se faire mieux comprendre de nos jours…) reste la base majeure de l’entraînement, mais tous les exercices de développement des membres doivent être exécutés. Le menu élémentaire comporte la gymnastique avec de la musculation élémentaires et la course à pied, lente, longue, régulière, quasi quotidienne, sans relâche. Courir est l’activité la moins chère, la plus simple, la plus naturelle et la plus profitable pour le système cardiovasculaire. C’est le b.a.-ba du fantassin. Pourquoi s’en passer quand on peut courir en service…
4 - L’esprit du sport et son appropriation
Je déplore que le sport soit un domaine qui semble limité aux jeunes officiers surtout en école, puis qui s’efface avec l’élévation dans la hiérarchie… Bien entendu, pratiquer le golf en service est certainement mieux que de ne rien faire, mais quand je vois le chef des Armées accompagné de son premier ministre faire un jogging, je ne peux qu’apprécier cette image. On va me dire que c’est un style à l’américaine… Que ce soit d’un continent ou d’un autre, quand c’est bien, il faut prendre et copier… D’autant que nous le faisions bien avant eux. Le général Bigeard a toujours donné l’exemple du militaire sportif. De celui qui s’entraîne, parfois seul, chez lui, en permission, mais aussi sur un théâtre d’opérations, partout où il se trouve et qui a continué à la retraite jusqu’à un âge avancé. Il était axé sur les fondamentaux du sport, sur le sport d’entretien plus que de performance. Que les jeunes officiers revoient des reportages sur Bigeard, qui est sorti de l’école du terrain… Il me revient à l’esprit les principes du testament du colonel de Maud’huy, commandant le 35°RI, qui datent de 1912 : “Pour la marche, soyons persuadés que l’entraînement s’obtient, non par des efforts considérables, mais par des efforts répétés (…). Un homme qui porte tous les jours le sac chargé pendant trois heures reste entraîné, il suffit qu’il fasse une fois par semaine une marche sur route supérieure à 20 kilomètres pour le durcissement des pieds. Les marches de longueur supérieure ne sont qu’une preuve indispensable au point de vue moral, mais inutile au point de vue de l’entraînement proprement dit”. Des principes simples, mais il est toujours difficile d’admettre la simplicité.
5 - Surpoids professionnel ou promotionnel
Le chef militaire qui a donné à ses soldats, l’envie de courir en dehors de sa présence, reçoit là sa plus belle récompense. Cela ne signifie pas que le chef doit, ensuite, se reposer dans son bureau… En effet, quand, à l’occasion d’une permission, des soldats s’entraînent chez eux, loin de leur section ou de leur unité, il est indéniable que leur chef direct a gagné leur estime et qu’il a fait son métier, qui est aussi de donner envie. Ils ont compris qu’ils doivent être au mieux de leurs possibilités physiques pour exercer leur métier, dans les meilleures conditions. Cette envie est-elle donnée par nos écoles bien pourvues en éducateurs sportifs de haut niveau et en cadres, triés sur le volet ? Je pose la question à dessein. En effet, quand dans les dix premières années de service, une promotion d’officiers prend deux à trois tonnes de surpoids, faut-il s’interroger ou s’inquiéter ? En dehors des cas de dérèglements hormonaux ou d’ennuis de santé, la norme ne devrait-elle pas se situer en dessous de la tonne, puisque les adiposogénitaux ne sont pas retenus à la sélection ? Faut-il incriminer les popotes et les mess ? Faut-il autoriser le maître-tailleur à donner son avis sur les officiers, puisqu’il en connaît, mieux que quiconque, les évolutions individuelles ? Faut-il se limiter à penser que la vie militaire nourrit bien son homme ? Pour “profiter”, il serait plus logique d’attendre la retraite et d’adopter, alors, une allure bourgeoise. Allure qui sied au retraité et qui défigure le militaire. L’image du militaire reste souple et féline… donc peu éléphantesque. Pour tout dire, je suis même gêné quand je vois des militaires, à la retraite, arborer des bérets de couleur avec des ventres de propriétaires. Je suis rouge ou vert de honte… et cela gâche ma participation aux cérémonies patriotiques, dans lesquelles je suis découvert et sans panachage avec tout effet militaire, aussi petit soit-il…
Pour en revenir au surpoids, je n’attaque pas les hommes, mais l’esprit. Cela me laisse supposer que beaucoup d’officiers ont subi le sport à Coëtquidan, puis dans les écoles d’application, au lieu de l’accepter et d’en faire une règle de vie. Ils ne l’ont pas intégré dans leur mental et dans leur métier. On peut y voir un constat d’échec des écoles militaires. Bien entendu, il est possible d’imaginer une autre version : ces officiers, ont pris (aussi) de la hauteur et ils se sont rendu compte que le temps passé en sport venait au débit de la préparation des examens et concours ou surtout du temps de fréquentation de supérieurs hiérarchiques qui ont d’autres préoccupations que le sport… De plus, il est facile de se retirer derrière la technique et la spécialité en prétendant que le sport n’est pas vraiment utile au métier. Des fantassins ont parfois ce raisonnement étrange. C’est un raisonnement de fonctionnaire. Pourtant, j’ai bien lu, dans l’un des derniers Casoar, que le militaire n’était pas un fonctionnaire en uniforme… Alors, est-ce un raisonnement de civil de la Défense qui n’a pas obligation de sport et qui a même interdiction de le pratiquer en service… sauf dérogation ? Pas évident, car je connais des civils de la Défense qui font mieux que d’entretenir leur condition physique.
En conclusion, il ne faudrait pas supporter sans réagir ceux qui refusent l’entraînement physique régulier et il faudrait surtout veiller à ce que les écoles s’évertuent à faire adhérer au sport et à son esprit. N’est pas Churchill qui veut… Le militaire qui ne se maintient pas en condition physique doit y réfléchir à deux fois. Je ne suis pas le premier à le dire. Cela ne vous rappelle-t-il pas une certaine hécatombe et un limogeage restés dans l’histoire ? L’objectif de l’officier devrait être de cibler sa meilleure condition physique et celle de ses hommes à des fins opérationnelles. Honte à ceux qui parlent de leurs performances physiques au passé, comme si c’était un régime réservé de 18 à 23 ans… pour atteindre ensuite 40 ans de métier… Je suis heureux quand je vois un chef d’Etat, Chef des Armées, en train de courir et quand je vois de la sueur perler de son front. Je me retrouve plus facilement dans cette image que dans celle de chefs engoncés dans leur uniforme bien repassé et assis dans leur confortable fauteuil, derrière un bureau qui en impose. On m’en impose davantage sur le terrain que sur la moquette d’un cabinet… C’est vrai, je ne changerai pas de mentalité et cela peut être insupportable… Mais il doit bien me rester une poignée de supporters sur ce terrain difficile…