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42 LE CASOAR - JANVIER 2008 - NO 188
DOSSIER
Réflexions d’un officier “sportif”
Par le Général de brigade Claude Carré. Promotion “Serment de 1914” (1963-1965)
Parce que, à ma sortie de l’EAI, on a voulu exploiter quelques unes de mes aptitudes pour le cross, j’ai eu la chance, suivant en cela un “ordre de mission ministériel”, de partager, un temps, la vie et les espoirs de nombre de champions dans le cadre de la préparation aux J.O. de Mexico, en pentathlon moderne(1).
J’avais adhéré de mon mieux à ce défi, à cette aventure, parce que, dans les circonstances du moment, il me semblait ne pas contredire, et même correspondre, certes de façon inattendue et originale, à ce qui avait motivé mon choix d’entrer à Saint-Cyr, et parce que cela devait aussi, sans doute correspondre à mon tempérament.
L’armée venait de rentrer d’Algérie. Les unités n’étaient pas encore envoyées en “opérations extérieures”. Les armées se voulaient éducatrices des appelés qui formaient l’essentiel des forces humaines. Elles voulaient également renouer les liens avec la Nation. Le sport, avec ses aspects de compétition-émulation, autant que ludiques, apparaissait à beaucoup comme un des moyens privilégiés pour préparer au combat, former, éduquer, créer la cohésion, l’esprit de corps, mais aussi pour aller à la rencontre de la jeunesse et des dirigeants.
Après un tel début de parcours et pour la suite de ma vie professionnelle, comment aurait-il pu se faire que je n’aie pas cherché à en user dans le cadre de mes fonctions de commandement, de formateur, d’entraîneur d’hommes, d’officier d’état-major, d’enseignant même ou de commandant d’un lycée militaire où j’allais être successivement affecté ? Nul doute que l’expérience, les techniques et les réflexes acquis m’ont même été fort utiles pour remplir mes responsabilités d’officier. Certaines amitiés liées au cours d’un championnat du monde de cross m’ont été fort utiles au Sud-Liban !
Car j’ai eu, et j’ai toujours, la faiblesse de croire que l’émulation engendrée par les compétitions, individuelle ou inter unités, pouvait, entre autres, contribuer à l’amélioration de la valeur opérationnelle. Je pense avoir mis la même passion et le même état d’esprit dans l’accomplissement des responsabilités, parfois également originales, qui m’ont été confiées par la suite. En tout cas, la plus grande partie d’entre elles m’ont apporté les mêmes plaisir et satisfaction du “devoir accompli”. Je crois que, par là, j’ai été confronté à tous les débats qui ont animé les “popotes”, au sujet du sport dans les armées : place de l’officier ? sport professionnel ou amateur ? élite ou masse ? utilité et inconvénients des “équipes-fanions” ? Sport, entraînement physique militaire (EPM) ou entraînement physique et sportif (EPS) ? Faire effort sur l’endurance ou la résistance… Sport-compétition ou simple jeu, voire détente et divertissement ? Sport et relations publiques ? Féminisation et sport militaire ! Peut-il y avoir une “doctrine” valable pour tous et en tous lieux ? Quel sport ? Car il serait utile d’épiloguer ici sur le sens à donner au mot “sport” lui-même. Où commence le “sport” et où commence le simple entraînement physique du combattant ? Les “théologiens” en débattront encore longtemps, comme disait, sur un sujet plus grave, le général De Gaulle qui m’a dit, un jour, “c’est bien, continuez !”.
Mes fréquents séjours en école m’ont permis en outre, de suivre, mais en “historien” que j’étais un peu devenu par la suite, les débats récurrents autour, par exemple, du choix des méthodes et spécialités sportives pour la formation du jeune élèveofficier et je pense que ces débats doivent se poursuivre. Formation à l’endurance ou… formation du futur formateur capable d’utiliser tous les moyens pour entraîner à tous les niveaux ? Quel sport de “combat” ? Place de l’esprit de compétition ? Gagner, “vaincre”, “se battre”, “prendre des coups”, acquérir le “mental” ? Comment et où cela peut-il s’apprendre concrètement et physiquement ? Vieux débats remis régulièrement au goût du jour depuis au moins ma sortie de l’Ecole…
Les réflexions que, en cours de route, j’ai tirées d’un accident, aux conséquences relativement handicapantes, ont contribué à m’éclairer sur les raisons qui avaient pu me motiver. Car la période d’adaptation qui a suivi ne fut qu’une occasion quotidienne de “compétition” nouvelle ! L’ambition avait peut-être changé de niveau, mais, pour moi, chaque “victoire”, au début au moins, était de haut niveau. En fait, à y bien réfléchir les motivations étaient les mêmes : le plaisir de la “gagne”, l’estime de soi, la conscience professionnelle, ne pas décevoir, relever le défi. Caractère, mauvais caractère, agressivité, surcroît d’adrénaline ? Ne pas se laisser vaincre par les évènements ou par les autres ? Ne pas dépendre des autres ? Se dépasser ? Orgueil ? Servir d’exemple ? Conforter mon autorité, confirmer mon “leadership” ? On peut toujours épiloguer ! Toutes ces motivations ont dû probablement jouer leur rôle, simultanément ou successivement !
Paul Valéry, grand sportif, pensait que “dans les matières dites intellectuelles, les règles imposées aux jeux de l’esprit sont proches parentes de celles imposées aux jeux du stade…”. L’ancien ministre des sports Lamour écrivait dernièrement : “Les politiques vivent ce que vit un sportif de haut-niveau : la préparation méticuleuse, la capacité au combat, la volonté d’être dans l’action, la joie de la victoire, la douleur de l’échec qu’il faut transformer”. Est-ce seulement le cas des “politiques” ? N’est-ce pas celui de tout homme d’action qui veut “gagner” ? Donc du soldat !
Car, j’ai pu mesurer que les sacrifices, la rigueur, l’effort, les risques, physiques ou non, la remise en question régulière, le professionnalisme, la volonté, le souci d’aller “plus loin, plus haut, plus fort” ne sont pas un domaine réservé au sportif, ni au… politique de “haut-niveau”… La volonté de convaincre, celle de l’officier, du diplomate, celle de l’enseignant face à ses élèves, peuvent conduire à faire appel à des ressorts qui rappellent ceux utilisés en des circonstances plus physiques ! Je pense, par exemple, à cette “hargne” qui, en amphis, peut faire “se battre” un professeur qui cherche à sortir ses saint-cyriens de leurs “rêves de héros” et les convaincre de l’importance du sujet traité !
Maintenant, fort de ces expériences sportives, je crois avoir quand même acquis la conviction que l’on peut tout dire, et son contraire, au sujet de l’utilité, des aspects positifs, physiques et mentaux, des “valeurs” ou des dérives du sport. Un certain Esope avait déjà philosophé sur ce sujet autrefois ! Je vous épargnerai donc de longues considérations philosophiques sur ces phrases mille fois entendues, et peut-être utilisées par moi-même : “L’essentiel est de participer !” que Coubertin n’aurait jamais prononcées. Il m’est arrivé d’éprouver plus souvent qu’à mon tour qu’il peut être plus méritoire de terminer une épreuve “à la peine” que d’en être le vainqueur ! À la facile formule lapidaire : “Quand on veut, on peut !”, je préfère, à l’expérience : “Quand il y a une volonté, il y a un chemin”, car j’ai parfois pensé que le sport me permettait au contraire une plus juste connaissance de mes limites !
On oublie trop souvent que le sport est avant tout une activité humaine, pratiquée par des hommes et femmes, et évidemment exploitée avec toutes les conséquences et risques afférents. Récemment, un journaliste-philosophe, à propos des incidents ayant marqué quelques rencontres sportives, croyait découvrir “l’ambivalence” du sport : “…D’un coté, il est conquête sur soi-même, de l’autre volonté de domination. D’un coté, il oblige à cultiver la maîtrise de soi, de l’autre il développe l’agressivité… Il serait naïf d’attendre du sport ce qu’il ne peut pas donner. Sa vocation n’est pas de contribuer à la fabrication de citoyens et à la moralisation de la société…”. Soit ! Mais ne découvrait-il pas un peu “la lune” ? Une médaille, même olympique, a toujours un revers ! Peut-être parce qu’il n’a pas eu assez l’occasion de fréquenter le monde hétérogène du sport et de la variété des motivations, mais surtout le grand nombre, de tous niveaux, qui, loin des dérives condamnées, s’adonne à son sport sans aucune médiatisation ni profit ? On pourrait peut-être lui rétorquer que cela concerne également bien d’autres activités humaines, à commencer par la presse, mais aussi sans doute, entre autres, l’école ou l’armée. Ces dernières activités ou institutions, comme le sport, sont censées également contribuer à “fabriquer des citoyens”. Elles y contribuent souvent, mais pas toujours !… Elles peuvent aussi déraper. Cela ne les condamne pas à se voir refuser quelque rôle positif dans la société !
Thierry Maulnier a écrit(2) : “Le jeune homme… dans le stade, il court. Où va t-il ? Nulle part… Ce qu’il fait là ne sert à rien… Ils sont pourtant nombreux autour de lui, qui voudraient que ce qu’il fit servît à quelque chose… le médecin… l’éducateur… le militaire… le dictateur… l’homme d’affaires… Le sport est en lui-même inutile… Qu’une nation puisse accroître par le sport son capital de vigueur et de courage, c‘est probable…(mais) ce bienfait vient par surcroît”. Certes, en quelque sorte un “conquérant de l’inutile” comme disait Lionel Terray, l’alpiniste ! Un bataillon de chasseurs alpins à la conquête du mont Blanc, c’est “inutile”, mais si cela lui permet “de surcroît” d’acquérir des “capacités opérationnelles”, pourquoi pas ? Mais est-ce du “sport” surtout s’il transporte son armement ? Vieux débat !
Enfin, je ne peux manquer de terminer sans faire part de ma conviction profonde que l’éthique de la pratique du sport, même au sens élargi du terme, dépend, certes, beaucoup de la valeur, acquise ou non, des pratiquants eux-mêmes, mais tout autant de ceux qui les encadrent et les dirigent. J’ai, tout au long de ma carrière, le plus souvent bénéficié de l’aide de moniteurs qui, outre leurs compétences techniques, savaient communiquer leur foi, leur enthousiasme et ce, souvent, sans diplômes autres que techniques. Pour le plus grand bénéfice de jeunes qui, trop souvent, comme moi-même, découvraient le sport au service militaire !
J’ai connu également des chefs, de tous grades, souvent au passé militaire exemplaire, qui ont été des exemples pour moi, et qui, sans complexes, n’avaient pas peur de “mouiller le maillot” et même leurs étoiles éventuellement. Comment ne pas chercher à faire aussi bien qu’eux ?…
Parmi ceux-ci, je ne peux manquer d’évoquer la personnalité du colonel Emile Gueguen que les élèves-officiers de l’EMIA (2004-2006) ont choisi dernièrement comme parrain de promotion. Son passé exemplaire de soldat, dans les grands moments difficiles qui allèrent de 1943 à 1962, lui ont valu cet honneur.
Résistant et évadé à 17 ans, il est, à 19 ans, chef d’une section FFI qui, en 1944, arrêtera un bataillon allemand. Il est officier de la Légion d’honneur comme lieutenant en Indochine où il sera blessé au commandement d’une compagnie parachutiste. Capitaine au 9e RCP à la bataille de Souk Ahras en avril 1958, il recueillera le corps du capitaine Beaumont dont le nom a été donné (par hasard ?) au même moment à une promotion de Saint-Cyr (2005-2008).
Mais Gueguen fut dans le même temps un sportif exceptionnel. Ses qualités physiques, liées à un tempérament tout aussi exceptionnel, l’ont conduit à donner, à tous les niveaux de ses responsabilités, un rôle essentiel aux pratiques sportives et à “l’esprit de compétition” et à leur valeur d’exemple dans le “leadership” du chef à tous les niveaux.
En 1947, officier des sports à Pau, il est envoyé suivre les cours de l’Ecole normale supérieure d’éducation physique (ENSEP). En 1950, officier des sports d’un bataillon à Bougie, il participe aux compétitions nationales et internationales de pentathlon militaire qu’il remporte sous les yeux du général de Lattre qui lui déclare : “Au sortir de cette rude décennie, la France a besoin de jeunes officiers comme vous”. En 1953, de nouveau affecté à Pau, il est vice-champion du monde de pentathlon militaire.
En 1955, après la campagne de Tunisie, il est affecté comme commandant de compagnie au Bataillon de Joinville où ses recrues sont alors des sportifs devenus célèbres et qu’il suit personnellement avec compétence et passion. En 1959, à l’Ecole d’application de l’Infanterie de Saint-Maixent, il transmet ses méthodes d’entraînement et de combat aux officiers d’active des promotions Terre d’Afrique, Bugeaud et Jeanpierre. Beaucoup s’en souviennent encore ! En 1963, commandant en second du 1er RCP, “il use avec grand succès de la méthode sportive, sous forme de compétitions intercompagnies et de cross de masse qui réunissent tous les hommes, colonels compris. C’était nouveau à l’époque !”.
Il sera dorénavant l’inspirateur d’une partie de l’évolution de la pratique sportive dans les armées durant les années 70 en mettant au point l’instruction à la nouvelle Ecole Interarmées des Sports qui a été créée en 1967 à l’initiative du colonel Guy Leborgne, ancien chef de corps du 3e RPIMa, alors chef du Service Interarmées des Sports et comme Guéguen ancien du 8e BPC en Indochine, futur commandant de la 11e division parachutiste(3).
Le colonel Gueguen est, en même temps, nommé directeur technique national du pentathlon moderne, par le colonel Marceau Crespin, directeur des sports au ministère de la Jeunesse et ancien aide de camp du général de Lattre. C’est ainsi que la France gagnera deux médailles aux J.O. de Mexico(4) et Munich. Enfin, devenu civil, il sera directeur technique du Centre de préparation olympique de Vittel avant les J.O. de Séoul.
En évoquant son souvenir, je ne pense pas être hors du sujet. Jeune officier, frais émoulu des écoles, je fus “désigné volontaire” pour rejoindre son équipe. Pendant deux années intenses, j’ai vécu sous son exigeante bienveillance. Ce que je suis devenu, ce que fut ma carrière, sportive autant que militaire, relève pour une part de son empreinte.
(1) Cross, épée, natation, équitation, tir au pistolet
(2) “L’Equipe de France, anthologie des textes sportifs de la littérature française” ; p.301 ; Gilbert Prouteau ; Plon ; 1972. Thierry Maulnier (1907-1988) : écrivain, montagnard et skieur averti, crossman, champion de France des “Ecrivains sportifs”.
(3) Actuellement peintre officiel des armées
(4) Le lieutenant Chatillon (1962-1964) fera partie de l’équipe médaillée de bronze.