16 LE CASOAR - AVRIL 2008 - NO 189
DOSSIER
“Espaces politiques” et défense européenne
Par le général de division (2S) Eric de La Maisonneuve. Promotion “Maréchal Bugeaud” (1958 - 1960)
Par ce papier, je réponds à une sollicitation personnelle du Général Maurice Godinot. Connaissant ma liberté de pensée et d’expression, je sais qu’il ne m’a pas demandé d’écrire un “article” de plus sur le thème de la “défense européenne”, mais plutôt d’exprimer “mon” point de vue sur une question tout à fait essentielle à laquelle s’applique avec une constance jamais démentie la pensée unique sous la forme générale suivante : oui, bien sûr, la “défense européenne” est incontournable ; sans elle pas d’avenir politique, pas de sécurité de notre Union, etc. Je tiens cette pensée pour une hypocrisie et je veux dire ici que si la fameuse “défense européenne” est toujours dans les limbes, elle n’est pas près d’en sortir pour de très bonnes raisons : la principale d’entre elles est que personne n’en veut !
Ces bonnes raisons sont autant liées à sa nécessité qu’à sa faisabilité. Et les trois acteurs de ce psychodrame sont convaincus de son “infaisabilité”, qu’il s’agisse au premier chef des Européens euxmêmes, en second lieu - mais en première ligne - des Américains, et “last but not least”, pour rester dans une tonalité euratlantique, des Français, sans doute les plus mal placés de ce trio pour donner des leçons de vertu européenne. Des discours d’actualité peuvent sembler infirmer cette thèse et l’on entend périodiquement d’un bord à l’autre de l’Atlantique ou dans les parages de Bruxelles des déclarations d’intention volontaristes, voire de vigoureuses professions de foi, alors que depuis plus de trente ans et avec une admirable continuité les Etats qui seraient concernés par une éventuelle défense européenne lui font une obstruction systématique.
Une Europe indéfinie
Regardons d’abord le problème d’un point de vue européen. Le manque d’enthousiasme des 27 pays membres de l’Union européenne, s’agissant de la mise sur pied d’un système européen de défense qui leur soit propre, se comprend fort bien : comment ce qui n’a pu être organisé dans une Europe à Six le serait-elle dans une Union à 27, demain sans doute à 34 ? Cette Europe en “élargissement” constant est aussi en évolution permanente : l’intégration probable des pays balkaniques, peut-être un jour de l’Ukraine et de la Biélorussie, sans parler de la question turque, modifiera la dimension et la nature des intérêts stratégique européens et donc les conditions de la sécurité de cet ensemble. Tel est le premier constat : l’Europe n’existe pas encore, elle n’a ni géographie ni limites établies, et donc pas de réalité politique. Comment dès lors assurer la défense d’un “objet stratégique” inexistant ?
Dans l’hypothèse où l’Union européenne parviendrait à son terme dans les années 2020, la question de la défense européenne n’en serait pas pour autant plus facile à résoudre. Certes, en application du Traité de Lisbonne, et après sa ratification par tous les Etats concernés, ceux-ci seront représentés par une instance de direction politique avec un Président et un responsable de la politique extérieure. Mais on sait que leurs responsabilités ne se substitueront pas aux pouvoirs des Etats en la matière. C’est dire que l’unité politique de l’Europe n’est pas pour demain et que les “grands” Etats ne sont pas près d’abandonner à une superstructure bruxelloise ce qui constitue encore pour eux un élément essentiel de leur souveraineté.
La seconde raison de la tiédeur des Européens est liée à la raison même qui a provoqué la construction européenne : celle-ci a été voulue et pensée par les “pères fondateurs” pour créer un espace de paix sur un continent dont les rivalités incessantes des principaux Etats en faisait la “matrice” de la guerre. Certes, cette construction a été réalisée pendant la guerre froide et à l’abri - si l’on peut dire - à la fois du parapluie nucléaire américain et du rideau de fer défendu par l’OTAN. Mais, depuis le début des années 1990, la menace d’une agression militaire s’est évanouie et personne ne voit, sauf à fantasmer, quelle réelle menace militaire pourrait peser sur le continent européen. Autant un système de défense aurait dû s’imposer aux Européens pendant la guerre froide et ils s’en sont alors remis à cet égard à leur puissant allié américain ; autant un tel système ne paraît plus nécessaire aujourd’hui et on aura bien du mal à convaincre la majorité des Etats de l’Union de consentir l’effort (considérable) pour se doter d’un tel appareil. Ceux-ci sont beaucoup plus préoccupés - à juste titre - de consacrer leurs moyens à édifier un ensemble harmonisé en matière sociale et économique et d’en assurer la sécurité intérieure. Et la plupart d’entre eux sont tout à fait disposés à donner quitus à l’OTAN pour élargir le champ de ses missions au futur espace européen et d’en assurer ainsi la sécurité à moindre coût.
On pourrait ajouter une troisième raison à cette “retenue” des Européens concernant leur défense : c’est la crainte pour les “petits” Etats de se trouver supplantés par les “grands” Européens ; quitte à être supplétifs, autant l’être d’une vraie puissance comme les Etats-Unis à travers le système otanien ; quant aux “trois grands” Etats européens - Allemagne, Angleterre, France -, ils ont des conceptions suffisamment différentes sinon opposées en la matière pour préférer encore le statu quo, c’est-à-dire l’absence d’une réelle défense européenne à un système qui les obligerait à renoncer à leurs velléités de puissance.
Les Etats-Unis et le “camp occidental”
Si, on se place maintenant du point de vue des Etats-Unis d’Amérique, on voit bien que, pour des raisons évidemment différentes, les Américains n’ont nullement l’intention de laisser se constituer une défense européenne qui serait autonome et échapperait alors à leur contrôle. Assurant le leadership du camp occidental et assumant en grande partie les charges de sécurité qui en découlent - 470 milliards de dollars de budget militaire, soit le triple de l’effort de défense des pays européens -, ils considèrent que la responsabilité de la défense de l’Europe ne doit pas leur échapper. Pour deux raisons au moins : la première étant que, sans l’Europe, le “camp occidental” serait amputé et n’aurait alors plus de raison d’être, pas plus que leur leadership ; la seconde étant que, dans le bras de fer qui les opposera à terme plus ou moins proche aux deux puissances “ré-émergentes”, soit à la Russie, soit plus probablement à la Chine, les Etats-Unis estiment avoir un besoin vital de “tenir” l’Europe et de la compter dans leur camp. Laisser aujourd’hui se constituer, hors de leur contrôle, une défense européenne autonome, ce serait prendre le risque de se retrouver dans la situation de 1942 : seuls et insularisés face à l’adversité.
La position française
Le troisième acteur intervenant dans ce débat sur la défense européenne est la France. N’oublions pas à cet égard notre histoire récente : c’est bien la France en 1954 qui a refusé la “défense européenne” en repoussant l’idée d’une Communauté Européenne de Défense (CED), proposition de fusion des armées française et allemande et leur intégration dans un ensemble européen supranational ; c’est bien la France en 1967, par la voix du Général De Gaulle, qui a quitté l’OTAN et reconstruit un système de défense “indépendant”, c’est-à-dire disposant de la totalité des fonctions qui permettent son fonctionnement autonome.
Le problème est bien là : la France est le seul pays européen - avec la Grande-Bretagne - à détenir un système de défense autonome. Le fondre dans un ensemble européen c’est, soit avec l’arrière-pensée d’en prendre la direction officieuse au titre du plus grand entrant, soit, faute de moyens, accepter de s’y dissoudre et y être ramené à une portion congrue. Les responsables militaires français sont-ils vraiment disposés à cette seconde option ? L’armée française est-elle prête à accepter de devenir un morceau d’armée européenne et ainsi de “manger son drapeau” ? Si nous sommes en première ligne depuis vingt ans dans toutes les conférences et négociations sur le sujet, c’est bien pour veiller au grain et faire en sorte qu’on n’aille pas trop loin dans cette “européanisation” de notre appareil militaire. Et nous y parvenons fort bien, comme nos amis britanniques d’ailleurs, tout en montant ici et là de véritables “usines à gaz” et en faisant semblant de rapprocher nos divers corps d’armée pour, paraît-il disposer d’ensembles opérationnels cohérents. Par contre, les actions fortes qui signifieraient que nous avons une volonté ferme de contribuer à la création d’une véritable “défense européenne”, nous ne nous y engageons pas : ni école unique de formation des officiers par exemple ; ni système de transmission intégré ; ni commandement central des “forces spéciales”. On pourrait multiplier ces exemples d’action d’intégration qui, si elles étaient proposées, seraient autant de manifestations de notre détermination européenne.
Mais ce que les états-majors ne sont pas disposés à abandonner, peut-être Bercy et les décisions budgétaires prochaines y obligeront-ils ! Le système militaire français - par respect pour l’action du Général De Gaulle dans ce domaine - est parvenu jusqu’à présent à conserver la tête juste au-dessus du seuil de suffisance ; même sans jamais respecter les lois de programmation successives, le système a toujours obtenu in extremis la grâce du bourreau de Bercy ou l’arbitrage favorable du Président de la République. Ces temps d’équilibrisme sont, semble-t-il, révolus et il s’en faudrait de quelques milliards d’euros pour que cette quasi miraculeuse cohérence disparaisse et que les armées françaises, impécunieuses, soient effectivement obligées de sacrifier des pans entiers de leurs structures et de consentir enfin à un “partage des tâches” avec les autres Européens. C’est sans doute manier le paradoxe, mais il s’avère probable que la France n’entrera vraiment dans la constitution d’une “défense européenne” que lorsqu’elle ne pourra plus faire autrement, c’est-à-dire lorsque les responsables politiques et militaires consentiront à admettre la réalité : nous n’avons plus les moyens d’une défense autonome. La sagesse nous indique la seule voie raisonnable, à condition toutefois que les Américains l’acceptent et que nous parvenions à convaincre nos partenaires de notre bonne foi.
Dans le monde tel qu’il se dessine pour les prochaines décennies où les rivalités de puissance ont toutes chances d’être à nouveau exacerbées, la nécessité d’une “défense européenne” devrait s’imposer à tous. Le plus grand danger pour l’avenir de la planète serait de laisser les Etats-Unis et la Chine à leur redoutable face-à-face. Ce risque peut être évité si l’Union européenne parvient d’ici à une dizaine d’années à se constituer comme un ensemble politique et stratégique indépendant et donc capable de faire la part des choses entre les deux grands rivaux du XXIe siècle. L’enjeu est considérable et la “défense européenne” peut être la porte d’entrée d’une Union consciente de ses responsabilités mondiales. On sait que les Etats ne sont mus que par leurs intérêts ; c’est l’intérêt des Etats-Unis d’avoir un partenaire stratégique fort et loyal ; c’est l’intérêt de tous les Etats européens d’être ensemble garants des équilibres mondiaux ; c’est enfin et évidemment l’intérêt de la France de profiter de cette opportunité pour maintenir voire renforcer son influence en Europe et dans le monde.