Débat : Quand le médiatique et le "compassionnel" se mêlent de l'opérationnel (E.Sandahl)

LE CASOAR - JANVIER 2009 - N° 192

DÉBAT

Quand le médiatique et le “compassionnel” se mêlent de l’opérationnel

Colonel (R) Erik Sandahl. Promotion “Capitaine Danjou” (1971-73). Chef de corps du RICM (1994-96), chef de corps du bataillon n°4 de la FORPRONU à Sarajevo (mai-septembre 1995).

 

 

La tragique embuscade d’Uzbin en août dernier a été révélatrice de néfastes dérives qu’il est urgent de corriger si l’on veut que nos soldats puissent s’acquitter de leur difficile mission dans des conditions acceptables.

La première de ces dérives est l’obscénité médiatique, qui, au nom d’un droit de plus en plus impudique à l’information, substitue le choc des photos, et la rapacité à toute pudeur, sans analyse sérieuse de l’impact des dites photos. De qui certains de nos grands médias pensent-ils servir la cause ? Celles de nos soldats, celles de leurs familles, celle de nos valeurs ? Non, en “idiots utiles”, ils ouvrent leurs colonnes à la propagande de ceux qui combattent nos soldats engagés en Afghanistan au service de la reconstruction d’un pays ravagé par des années de guerre et de dictature, dans le cadre d’un mandat des Nations unies, au sein d’une coalition de quelque 40 pays, dont un certain nombre d’États musulmans. Or, pourquoi les terroristes et les Talibans combattent- ils en Afghanistan les soldats de la FIAS(1) et les forces de sécurité de l’État Afghan ? Tout simplement parce qu’ils veulent rétablir dans ce pays leur régime de terreur, y supprimer les libertés fraîchement établies et encore fragiles, et l’utiliser à nouveau comme base d’entraînement pour le terrorisme islamique dont l’objectif est de combattre toute forme de démocratie dans le monde. Nos journalistes pensent- ils que cette cause mérite autre chose que d’être combattue par tous les moyens, y compris médiatiques ? Comment un journaliste pourrait-il ignorer que dans toute guerre, et plus encore, dans les conflits dits “asymétriques”, les opinions publiques sont la cible principale de ceux qui veulent faire triompher leur cause et savent qu’ils n’obtiendront pas la victoire par les seuls moyens militaires. Lorsque nos soldats sont engagés dans un combat difficile au service de nos valeurs les plus essentielles et de notre sécurité, il faut savoir choisir son camp et agir en conséquence et en conscience.

Une autre dérive est cette idée sidérante d’offrir à des familles ravagées par le chagrin, la possibilité de se rendre “à chaud” sur le théâtre d’opérations et d’ajouter ainsi à la charge déjà lourde de soldats affectés par la mort de leurs frères d’armes, celui de cette douleur. De confronter ces hommes, engagés quotidiennement au combat, à des questions faisant encore l’objet de spéculations et d’enquêtes. Au risque inévitable d’accroître sans réellement la satisfaire l’insatiable soif de savoir et de comprendre, d’alimenter des doutes et des polémiques qui ne peuvent en rien aider nos soldats dans l’accomplissement de leur périlleuse mission. Et ce, au moment même où ils ont besoin, entre eux, de digérer ce coup dur et de se relancer dans l’action. Il s’est agi là, à ma connaissance, d’une “première” dont il est à souhaiter qu’elle soit la dernière. Je laisse aux spécialistes le soin d’analyser, le moment venu, l’impact de cette initiative sur ses “bénéficiaires”, et je gage que leurs conclusions conforteront mon analyse. Aurait-on eu l’idée d’organiser ce genre de “tour operator” au Chemin des Dames, dans les rizières d’Indochine, les djebels algériens, ou, plus récemment, à Beyrouth ou Sarajevo avant la fin des conflits ?

A chacun son rôle. Que l’“arrière” remplisse sa mission qui est de prendre soin des familles affectées, et de soutenir ceux qui combattent en première ligne en les protégeant de tout ce qui peut compliquer inutilement l’exécution de leur mission. Préservez-les, de grâce, des méfaits de la médiatisation sauvage et du “compassionnel” ; apportez un soutien effectif aux familles éplorées, dont l’exemplaire dignité, celle des gens humbles et honnêtes qui sont la force et l’âme d’un pays, tranche si magnifiquement avec l’impudeur médiatique et la stérilité de débats si éloignés des valeurs militaires, qui sont l’honneur, l’esprit de sacrifice et le désintéressement. Le moral du soldat est toujours plus élevé quand il sait que “l’arrière tient”. Et que ceux dont c’est l’impérieuse responsabilité fournissent à nos soldats tout ce qui leur est vraiment nécessaire pour accomplir leur mission avec succès : une bonne stratégie, des moyens suffisants et adaptés, et le soutien, et la reconnaissance de la nation toute entière, car la cause pour laquelle ils combattent est juste. Alors, une fois encore, laissez-les faire leur métier, la guerre, en paix !

 

(1) FIAS : Force Internationale d’Assistance et de Sécurité.









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