Dossier : Retour d'expérience (S.Lespinasse)

 

Retour d’expérience

Mission OMLT octobre 2007-avril 2008

 Par le lieutenant Sébastien Lespinasse. Promotion “général Vanbremeersch” (2001-2004).

 

D’octobre 2007 à avril 2008, j’ai servi en Afghanistan dans le cadre de la mission “Operational Mentoring and Liaison Team” (OMLT), en tant que mentor de l’officier adjoint de la 1ère compagnie du 3è Bataillon (Kandak) de l’Armée Nationale Afghane (ANA).

Placé sous les ordres du lieutenant-colonel Bonini, le détachement était déployé sur deux postes avancés (Forward Operating Base), les FOB de Nijrab et de Tagab. Quant à notre équipe, elle a été déployée dans la FOB de Tagab, implantée au coeur de la province de la Kapisa, distante d’environ une centaine de kilomètres à l’est de Kaboul.

Récemment apparu, ce type de mission passionnante et enrichissante nous a permis, avec les camarades du 7è BCA et du 2è REG engagés avec moi, de dresser en regard de la mission effectuée, quelques perspectives et certaines réflexions inhérentes à l’expérience que nous avons pu acquérir au cours de ces intenses mois. Ainsi, les idées qui vont être exposées sont le fruit d’un sentiment personnel, néanmoins partagé à bien des égards avec les autres membres de mon détachement.

Il convient au préalable de définir le concept d’OMLT, et le rôle joué par les membres d’un tel détachement, intégrés au sein de l’ANA. Il s’agit donc d’une mission de conseil de l’ANA, aussi bien en matière d’entraînement et de planification des opérations, que d’accompagnement durant les phases pratiques où se déroulaient les diverses missions que nous avons pu mener à bien. En aval, le rôle des mentors consiste à faire un point de situation de ce qui a été effectué concrètement sur le terrain, en dressant les points positifs et les éventuelles zones d’ombre qui ont pu planer au cours de l’opération.

Il est à noter également que, dans cet environnement cosmopolite, le rôle des troupes américaines agissant dans le cadre de l’Opération Enduring Freedom (OEF) est essentiel, et que c’est au quotidien que nous avons travaillé avec eux. En somme, réalisme, adaptation et consensus étaient et sont plus que jamais de mise pour mener à bien une telle tâche.

Au vu de plusieurs constations pragmatiques qui seront exposées dans un premier volet, quelques axes seront ensuite dégagés, relatifs aux enseignements quotidiens que nous avons pu tirer de la vie dans un milieu dangereux, où le risque, en fonction de degrés d’intensité variable, demeure latent.

Faire face à de “nouvelles” réalités opérationnelles constituait en effet une de nos préoccupations majeures. Toutefois, nous n’avons rien effectué de novateur dans la mesure où quiconque servant au sein de l’institution militaire doit être en mesure de mettre en pratique l’instruction qu’il a pu recevoir et qu’il cultive pour tendre à se perfectionner. Cependant, les phases de combat que nous avons pu vivre étaient fréquentes et régulières, ne résultant pas du hasard : un ennemi, désigné sous le terme d’ACM (Anti- Coalition Militias) était bel et bien présent, qu’il s’agisse des talêbans ou des combattants étrangers d’al Qaeda, n’hésitant pas à se manifester ou encore à défendre son sanctuaire.

Par “nouvelles” réalités opérationnelles, auxquelles seront irrémédiablement confrontés tous les soldats Français engagés dans les provinces de l’Afghanistan, comprenons donc qu’il s’agit désormais d’être plus que jamais prêt à opérer dans un milieu où la lutte pour conserver sa liberté de manoeuvre est permanente, et que la confrontation à des événements qui sont le corollaire d’une cristallisation ponctuelle de tensions n’est pas l’unique schéma qu’il faut maîtriser ; la lutte anti-insurrectionnelle qui a cours en Afghanistan est là pour nous le rappeler.

La majeure partie des opérations menées étaient à caractère offensif, nécessitant une préparation pointilleuse et extrêmement précise. Qu’il s’agisse d’actions de Targeting, c’est-à-dire de ciblage et d’arrestation ou élimination d’une personne identifiée comme importante dans le réseau ACM, ou encore de reconnaissance, il s’agit bien d’aller chercher l’ennemi là où il se trouve pour le neutraliser et empêcher qu’il ne poursuive ses activités de harcèlement.

Durant les opérations qui se déroulaient dans le district de Tagab, où il fallait mener à bien des reconnaissances et chercher à prendre et préciser le contact avec les insurgés, nous étions fréquemment sous le feu. Les missions les plus difficiles que nous ayons eu à mener étaient celles qui avaient lieu dans la vallée d’Alahsay. Les talebans organisaient systématiquement un rideau défensif constitué de plusieurs nids de résistances isolées, très difficiles à localiser et d’une efficacité redoutable. Nous avons par exemple eu la désagréable expérience d’être littéralement fixé à l’entrée d’un hameau ; impossible alors de se replier pour se réorganiser, et encore moins de tenter de s’emparer du hameau. Seuls l’arrivée du reste de la compagnie afghane avec l’autre moitié de mon équipe, commandée par le capitaine Goldschmidt, a permis de desserrer l’étau lorsqu’ils prirent position sur un point haut jouxtant le village pour délivrer des tirs d’appuis, essuyant au passage des tirs très précis lors de leur mise en place.

Il n’y a donc rien d’exceptionnel en terme tactique, mais la prise de conscience de l’importance d’une coordination simple mais parfaitement connue de chacun, quel que soit son rang, nous a paru vitale.

Il s’agit donc d’un retour au cœur de notre métier, quel que soit notre rôle ou notre arme d’appartenance. Au jour le jour, nous avons constaté que la maîtrise de son arme ainsi que celle des actes réflexes et élémentaires est un gage de survie en milieu hostile. Les Afghans nous ont surpris par leur capacité à faire face durant les accrochages, et cette maîtrise était en grande partie due à leur expérience relative au déplacement en milieu hostile. Comme m’expliquait un chef de section Afghan, il n’y a aucune difficulté une fois les ordres donnés, pour se déplacer. C’est lorsque les coups de feu éclatent que cela devient difficile et qu’il ne faut pas s’éparpiller dans tous les sens. C’est à cela que l’on reconnaît les jeunes de ceux qui ont de l’expérience. Effectivement, un phénomène de désorientation envahit le combattant, ce phénomène étant particulièrement aigu lors des premiers accrochages. D’où viennent les tirs hostiles ? où sont exactement les amis ? ces questions essentielles mettent plus de temps à être résolues les premières fois, l’esprit étant voilé par le “brouillard de la guerre”. Ce phénomène est fortement amplifié lors d’intervention de nuit, la sensation de confusion impose un réel sang-froid.

Quant à la discipline du feu, c’est lors d’une opération de “Targeting” effectuée dans la vallée d’Afghanyah qu’elle nous est apparue comme résolument vitale, et ce, à tous les échelons. Alors que nous mettions en place un dispositif de bouclage autour d’un village, nous avons été pris à parti à courte distance. Nous nous trouvions alors dans un champ en friche, ce qui était loin de constituer la meilleure protection. N’ayant pas pu identifier clairement la zone de départ des coups, nous avons privilégié un déplacement vers un fossé plutôt que d’effectuer une riposte hasardeuse. Grand bien nous en a pris, car lorsque nous avons pu nous mettre sous des couverts, j’ai vu avec mes jumelles que le reste de notre compagnie afghane et l’autre demi-équipe se trouvait à environ 400 mètres face à nous, à mipente sur le versant dénudé d’une montagne, en l’occurrence, exactement dans notre axe de tir si nous avions riposté…

C’est donc au fil de l’expérience que l’on acquiert, que l’on se forge une vision claire du terrain et de son environnement immédiat. Cependant, il n’y a pas de fatalisme et se préparer au combat n’est bien évidemment pas l’apanage de ceux qui l’ont vécu. Il est possible de recréer cette “ambiance” à l’instruction. Il semble donc qu’en plus du “drill” et des phases d’entraînement où l’on apprend à reprendre l’ascendant sur l’ennemi (type réduction de résistance isolée, mission s’emparer de…), il faut largement insister sur le fait qu’une désorientation se produira chez le combattant, et entraîner ce dernier à y faire face ; en somme s’adapter au vu de ce qui a pu être constaté durant les phases de combat.

Pousser le réalisme et “dépoussiérer” certains volets de l’instruction semble donc être une démarche essentielle, visant à coller le plus possible avec la réalité d’un théâtre d’opération où le danger est ambiant, et les risques importants.

- La culture de la réactivité semble être un préalable essentiel pour tout combattant. A titre d’exemple, lorsque notre FOB était attaqué par des tirs de roquettes, la rapidité de la riposte des servants Américains de mortiers de 120 mm pour éliminer les poseurs de ces engins était vitale pour tous les occupants de la base, et prouvait aux ACM de notre volonté d’en découdre. A aucun moment donc, le combattant ne doit se laisser aller. De même, les postes de la police Afghane (l’ANP) étaient régulièrement attaqués, principalement de nuit, ce qui avait pour effet de déclencher une intervention immédiate de l’ANA avec ses mentors. Partir en un laps de temps très court, mais devoir rester aussi longtemps que nécessaire sur zone semble être un point essentiel.

Ces quelques exemples soulignent ainsi le fait que, dès les premiers temps passés au sein de l’institution militaire, le combattant doit être préparé à ce type d’actions spontanées.

- La sauvegarde individuelle et collective apparaît également comme une préoccupation majeure à instiller dans l’esprit de tout combattant, et ce, bien avant de lui enseigner à traquer l’ennemi. Lors des entraînements, mettre en place un plastron visible et qui se laissera docilement réduire pour des raisons pédagogiques n’est pas la solution la plus adaptée ; l’ennemi se replie et place des appuis de la même manière que nous le faisons. Se protéger est la première des priorités lorsqu’on est pris dans une embuscade, et c’est sur cet aspect qu’il faut énormément insister. Ainsi, après les premiers instants de l’accrochage, s’il a bien assuré sa protection, le combattant pourra reprendre l’ascendant.

Quant à la maîtrise de son arme, la formation ISTC dispensée est parfaitement adaptée, puisqu’elle vise à donner une “aisance-réflexe” au soldat avec son arme, chose éminemment importante, puisque, au contact, seuls les réflexes inhérents à un entraînement poussé et continu permettent de faire la différence face à un insurgé, certes aguerri mais moins entraîné.

- La plus-value des troupes de montagne sur un théâtre d’opération montagneux et escarpé est, en outre, claire en regard du relief qui sillonne l’Afghanistan. La partie est du territoire afghan est particulièrement montagneuse et, lors des opérations que nous avons pu effectuer, le principe “qui tient les hauts tient les bas” a été plus d’une fois vérifié, que ce soit à notre avantage, ou parfois à notre insu.

Le combat débarqué avec des éléments très mobiles dans la vallée, et en appui sur les points hauts a porté ses fruits. En effet, les ACM présents dans les vallées avaient l’avantage de pouvoir se mettre en place en dispositif défensif, alors qu’avec l’ANA nous progressions. Toutefois, en occupant systématiquement les points hauts, nous forcions les éléments talebans à effectuer un combat de rencontre, principe qui était peu à leur avantage du fait du rapport de force favorable pour nous.

Les Afghans de l’ANA possèdent donc de très bons schémas tactiques, qui sont d’ailleurs les bases du combat en montagne. Le fait d’appartenir à la 27è Brigade d’infanterie de montagne est sans conteste un avantage clef pour une mission de ce type, tant il est vrai que ce théâtre d’opération escarpé ne nous est pas le moins du monde apparu comme étranger : c’est notre spécialité.

Au final, cette mission difficile a été véritablement enrichissante pour chacun d’entre nous, et elle nous a permis d’exercer réellement notre métier de soldat. C’est pour cela, que sans forfanterie ni fausse modestie, nous n’avons pas l’impression d’avoir accompli une tâche extraordinaire. Bien au contraire, nous avons mis en pratique ce pour quoi nous nous sommes toujours entraînés, en nous adaptant chaque fois que cela était nécessaire. 

 









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