28 LE CASOAR - OCTOBRE 2008 - NO 191
DOSSIER
Le combat peut éclater à tout moment : honneur à nos morts !
Par le général de corps d'armée Benoît Puga. Promotion “maréchal de Turenne” (1973-75). Directeur du renseignement militaire.
Que n’avons-nous entendu au cours de ces dernières semaines sur l’embuscade qui a coûté la vie le 18 août dernier à dix de nos camarades et en a blessé vingt et un autres ?
Les Anciens, qui m’ont formé, éduqué, entraîné et commandé au combat, m’ont appris à honorer nos morts plutôt qu’à les pleurer. Ils avaient raison, je le dis aujourd’hui d’expérience – aussi modeste soit elle –, et j’essaye de faire de même.
Ces camarades ont vécu, chacun à leur niveau, et pendant quelques heures, un feu intense sans doute identique à celui qu’ont connu nombreux de leurs Anciens en Algérie, en Indochine, pendant la seconde guerre mondiale ou pendant celle du RIF, pour ne pas remonter plus loin.
Qui peut savoir avec certitude comment ce jour-là, sous le feu, sur cette pente abrupte et escarpée, sous un soleil de plomb, il aurait réagi ?
Leur héroïsme individuel est indéniable, tout comme l’exécution complète de la mission après l’arrivée des renforts. Insinuer le contraire relève d’une entreprise de désinformation dont nous ne retrouvons l’équivalent que sur les sites “Al Simood” et “x”, sites de propagandes taleban. Dans leurs dernières publications, ils ridiculisent les “croisés français apportant leur soutien aux Américains, etc…”, dont les pertes sont bien sûr multipliées, et s’appesantissent sur le traumatisme familial et politique provoqué par cet événement en France, tout en glorifiant les Taleb.
Des camarades sont aujourd’hui en Afghanistan comme sur d’autres théâtres engagés dans des missions difficiles où des combats violents peuvent éclater sans avertissement nécessitant compétence, réactivité, sens du terrain, intuition, esprit d’initiative, bon sens et surtout jugement sûr et esprit de décision.
Exploiter l’émotion légitime des familles, étaler au grand jour nos faiblesses (il y en a toujours), donner des leçons de tactique sans être investi d’une quelconque autorité de commandement et, pire, se livrer à cet exercice sous couvert d’anonymat relèvent de la prétention, de la fatuité, de la bêtise ou plus grave encore d’un désir malsain de nuire à quelqu’un ou à quelque chose, ce que, par naïveté sans doute, je m’interdis d’envisager. Dans tous les cas, cette attitudes est criminelle car, à l’heure de la mondialisation de l’information, tout élément –surtout s’il est vrai– pourra et sera indubitablement exploité par l’adversaire.
Oui, la critique, l’analyse, l’étude des enseignements tirés de toutes nos opérations sont légitimes, nécessaires, indispensables et relèvent même de notre devoir. Mais les résultats doivent rester confidentiels entre ceux, et seulement ceux qui ont à en connaître, du chef de l’Etat, chef des armées, et du CEMA, commandant opérationnel de nos forces, jusqu’au plus simple soldat engagé sur le terrain (sans oublier éventuellement les industriels chargés de la réalisation de nos équipements), chacun à son niveau, et dans le seul but de préserver la protection et la sécurité de nos soldats.
Cette confidentialité est le premier gilet part balle de ces derniers. A quoi pourrait bien servir autrement la classification de nos documents, de nos ordres, de nos comptes-rendus et de nos renseignements ? Certains ont à en connaître, d’autres non, quelles que soient leurs compétences par ailleurs. Nous devons avoir l’humilité de le reconnaître et de l’admettre.
A la lumière de cet événement et de celui qui, trois semaines plus tôt, avait couté la vie à dix soldats américains, peut-on dire que la guerre est de retour ? Non bien sûr, d’un point de vue juridique et politique. En revanche il est évident que les actions de combat deviennent plus nombreuses. Parmi nous, plusieurs se souviennent de certaines situations similaires au Tchad, au Liban, au Zaïre, en RCA, au Rwanda, à Brazzaville, à Beyrouth, en Bosnie ou à Bunia. En Afghanistan, l’environnement et les conditions d’engagement sont encore plus délicats et la fréquence des engagements plus importants.
Arrêtons donc de toujours polémiquer, art très gaulois, et préparons l’avenir en faisant preuve d’imagination, pratique très gauloise également, en particulier dans l’adversité.
Laissons libre et développons davantage la réflexion stratégique et tactique qui reste encore trop timide sans nous tromper d’objectifs : réfléchissons au plan général et évitons de nous mêler de la conduite d’opération en cours. Penchons nous sur nos organisations en conservant le primat à l’opérationnel. Beaucoup de choses ont été écrites qui restent d’actualité. Préparons la guerre de demain, sans oublier les guerres d’hier, non pour la technique, mais pour les comportements humains qui restent similaires. L’asymétrie décrite aujourd’hui est-elle si différente de celle vécue par les Grognards en 1813 ou par nos anciens en Algérie ? Je n’en suis pas si sûr. Le contexte, l’environnement sont bien sûr différents, les principes à respecter pour y faire face demeurent, eux, très voisins.
Les combats d’aujourd’hui exigent avant tout et toujours une parfaite faculté d’adaptation de nos cadres et de nos soldats à la mission, au contexte, à l’environnement, à l’adversaire, qui constituent la réalité quotidienne du terrain. L’Afghanistan n’est pas la Côte-d’Ivoire, le Liban, le Tchad ou le Kosovo. Chaque théâtre a ses particularités.
Mais les fondamentaux demeurent qu’il ne faut jamais oublier : la surprise, le rapport de forces, la concentration des moyens, le feu, c’est-à-dire le renseignement, la manœuvre, les appuis, les réserves, la couverture, l’esprit de décision et d’initiative… Bannir la routine et la facilité. Il n’y a jamais de combats ou d’adversaires faciles. Ce n’est qu’après qu’on pourra le dire par comparaison, et comparaison n’est pas raison. Quel ennemi fût ou est le plus redoutable ou le plus facile ? Le soldat de la Wehrmacht, le Vietminh, le FLN, le Katangais ou le Taleb ? Méfions nous du romantisme guerrier et des formules lapidaires. Souvenons nous du célèbre “Attaquons ! Attaquons… comme la lune !”. En fait, dans ses amphis à l’Ecole de Guerre, le général de Grandmaison expliquait plutôt que ce n’était pas par la défensive que l’on pouvait regagner le terrain perdu. Le bon sens indique qu’il n’avait pas tort. Ce sont les modalités qui étaient contestables, pas le principe.
Nos jeunes officiers sont bien formés. Le CEMA en témoigne. J’en témoigne. A leurs chefs de poursuivre cette formation sur le terrain toujours et partout et à tous les niveaux. Sans oublier d’écouter et de tirer profit de l’expérience des autres. Je témoigne de l’engagement permanent des camarades de toute la chaîne de commandement opérationnelle à préparer, planifier et conduire les opérations dans lesquelles nos soldats sont engagés sous les ordres du CEMA avec le souci permanent de leur sécurité. J’en assume ma part de responsabilité comme sous-chef opérations de l’EMA. Avec un souci identique de limiter les pertes quelles qu’elles soient, mais en les assumant le cas échéant dans l’analyse des risques. Ces sacrifices librement consentis conduisent souvent au succès. Que se serait-il passé si en juin 44, sur les plages de Normandie et devant l’étendue des pertes, les Alliés avaient renoncé ?
Nos soldats ont exécuté avec bravoure la mission qui leur était confiée. Honneur à eux ! Je les salue.