Dossier : Management sans ménagement (D.Baudry)

LE CASOAR - AVRIL 2009 - N° 193

DOSSIER 

Management sans ménagement

 

Par le colonel Dominique Baudry. Promotion “Lieutenant-colonel Driant” (1965-67).

 

Il va sans dire, mais c’est sans doute encore mieux en le disant, qu’un des aspects de la crise actuelle pose avec acuité la question du management. Dans les banques et les entreprises on ne compte plus le nombre de dérives catastrophiques. La crise a jeté un fort discrédit sur des managers qui ont failli. Afin de corriger ces travers, les conseils aujourd’hui vont bon train pour demander plus de règles prudentielles par-ci, plus de contrôle et d’éthique parlà, ou encore plus d’État un peu partout. Dans ce contexte il n’est pas inutile de tenter un éclairage sur le monde de l’entreprise et une certaine conception du management. La caricature est ici volontairement proposée sans ménagement dans le but de mieux souligner l’art et la manière d’exercer les responsabilités “managériales” civiles en contrepoint de celles en usage dans le commandement militaire.

Pour certains, l’entreprise constitue un univers mystérieux qui n’est pas particulièrement marqué par l’humanisme. Elle ne respecte que les valeurs qu’elle prône, adossées aux critères contraignants de développement du marché dont l’horizon ne dépasse pas beaucoup le court terme, rythmé par l’exigence des comptes de résultats annuels. Autant dire qu’elle n’est jamais à l’abri des soubresauts financiers conjoncturels, des plans sociaux ou des licenciements cycliques malgré l’existence d’une stratégie et d’un objectif de croissance, élaborés minutieusement, sans oublier la création d’emploi. La crise en fait la brutale démonstration.

Ainsi que l’a dit Madame Parisot, présidente du Medef, dans une petite phrase à l’emporte-pièce, “la liberté de penser s’arrête là où commence le code du travail”. Dans l’entreprise, en théorie, chacun peut s’exprimer, open-space oblige, on se tutoie, on pratique le coaching, le e-learning et le team building pour regonfler les cadres. En réalité, la façon d’exercer l’autorité est la plus centralisée possible, pas de discussions, pas de responsabilité partagée, c’est la meilleure façon de garder le pouvoir. Il est peu question de dialogue et de transparence, l’information est confisquée par la langue de bois, mais, comme chacun sait, l’entreprise n’en a pas le privilège. Le cadre n’encadre que lui-même, en revanche il gère ou “manage”, c'est-à-dire qu’il veille, dans son segment de compétence, à la performance et à la rentabilité financière de l’entreprise. Le statut du manager a son importance et se mesure à la superficie du bureau, au type de téléphone portable, à la cylindrée de la voiture de fonction, au bonus sur salaire et bien sûr au nombre de ses stock-options tant décriées.

Comme tout corps social, l’entreprise a ses codes et un vocabulaire choisi. C’est ainsi qu’elle a recours au reporting, benchmarking, downsizing et re-engineering. C’est bien connu, les Français détestent les États-Unis dominateurs, inégalitaires et incultes (ceci était vrai avant l’ère Obama). Toutefois, le vocabulaire américain confère de la compétence. L’éthique en entreprise est un produit également importé des USA, un ersatz de morale qui définit des principes et des règles de comportement. Cependant, ceux-ci restent modulables ou à géométrie molle. Inutile d’affronter la réalité humaine, ce n’est qu’une variable d’ajustement, car la logique du profit motive inéluctablement l’entreprise et ses actionnaires. En revanche, l’entreprise offre à l’individu, qui le souhaite, a des convictions et en trouve les conditions favorables, la possibilité de se révéler et de valoriser toutes ses capacités. Les managers peuvent bénéficier d’une grande autonomie stratégique pour définir leurs objectifs, choisir les cibles commerciales, lancer des initiatives, organiser les prospections, établir des contacts, motiver les équipes de collaborateurs tout en apportant une réponse à leur stress. Nombreux sont ceux qui ont la responsabilité d’engager la garantie juridique et financière, comme la réputation de l’entreprise, avec les clients privés ou institutionnels. Dans la vision de l’action “entrepreneuriale”, le manager bénéficie du renom de l’entreprise comme drapeau, de sa solidité financière comme référence, des moyens engagés sur chaque marché comme instruments. C’est ainsi qu’il bénéficie de la liberté de négociation directe pour formaliser à chaque fois un contrat ou une opération spécifique. Bref, le manager possède la signalétique du chef, et sans manager compétent, il n’existe pas plus d’entreprise viable que d’institution crédible.

Légitimement, il faut, maintenant, oser une certaine appréciation de comparaison entre l’officier et le manager. Bien sûr, il ne serait pas approprié de parler stratégie ou emploi des forces, car c’est un domaine d’experts, néanmoins il est intéressant de considérer l’espace comportemental du métier des armes. Dans l’institution militaire tout semble ordonné, réglementé et la responsabilité est, pour l’essentiel, partagée avec la hiérarchie, car c’est la mission qui structure l’action collective et individuelle. Les grades et attributions sont clairement codifiés, l’éthique reste un fondement pour l’exercice de l’autorité et l’acte de “commander”. Enfin, le savoir-vivre fait partie des convenances car, sous les ors de la République, on ne saurait mépriser quiconque. L’homme, et non le profit, se situe en effet au coeur de l’institution dont l’idéal généreux est au service de l’intérêt national. Pour autant, les armées n’échappent pas au risque de “manquement de management”, comme on a pu le voir à l’occasion de plusieurs incidents récents malheureux. Or, la gestion de ces crises a suscité de la part de personnes averties des commentaires négatifs. Il n’y a donc pas d’exclusive dans l’application, sans ménagement, de bonnes pratiques, par les managers, qu’ils soient militaires ou civils.

Plus tard, voilà notre manager devenu “senior”. C’est le coup de torchon pour les victimes de la masse salariale et de la retraite d’office. “Vous comprenez, votre âge, votre ancienneté, vos charges sociales, etc.”. Le renouvellement des générations est un facteur vitalisant et il faut laisser la place. Les dirigeants au pouvoir dans l’entreprise n’osent parfois qu’à peine dire merci au collaborateur qui s’en va, car ici on n’entretient pas une amicale d’anciens combattants mais uniquement l’assemblée des actionnaires. Pour autant, cette faillite d’humanité n’est le fait que de quelques-uns, car il existe tout de même, d’autres hommes de confiance pour indiquer les véritables voies de l’entreprise et les vraies valeurs, surtout celle de l’éthique au sens noble, c'est-à-dire du respect de l’homme dans l’entreprise comme dans la société. S’agissant du manager, la notion de valeur est assurément l’une des plus difficiles à cerner. En faire un facteur de maîtrise ou d’efficacité peut paraître une gageure. En ces temps de mutation systémique où, dans le contexte des entreprises, tentent d’émerger les thèmes de qualité, performance, justice, déontologie, sens éthique, ces concepts donnent lieu parfois à des récupérations politiciennes et à toutes les confusions possibles. Pourtant, les scandales qui font depuis quelques mois l’actualité prouvent que tout manquement aux valeurs fondamentales condamne le manager à l’échec et engage sa responsabilité.









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