Dossier : L'autorité militaire à la croisée des chemins (E.Brintet)

LE CASOAR - AVRIL 2009 - N° 193

DOSSIER

L’autorité militaire à la croisée des chemins

Par le lieutenant-colonel Etienne Brintet. Promotion “Capitaine Hamacek” (1989-92).

 

Une période de réformes, comme le vit actuellement le ministère de la Défense, entraîne des attentes très fortes pour passer le cap difficile des changements, fixer un nouvel horizon, et montrer la voie pour y arriver. Expliquer et mettre en oeuvre cette vision relève de la hiérarchie militaire, et de l’autorité dont elle est détentrice. Or, la valeur et le sens d’autorité ne sont pas dans “l’air du temps”. Les armées n’échappant pas à cette évolution de notre société, les risques sur la cohésion et la capacité opérationnelle sont réels. Rejet par la société de l’autorité et réformes difficiles peuvent se conjuguer de façon très néfaste. La hiérarchie, à travers une autorité nécessaire et renouvelée, doit donc accompagner, commander, montrer le cap. Observation largement partagée, l’autorité est en recul dans toute la société. Conférée ou acquise, l’autorité est ce mérite inspirant la confiance, le crédit et la réputation. Loin de l’avatar déformé d’autoritarisme ou d’autoritaire, c’est une exigence éthique et morale. Cette autorité, garante de la cohésion d’une collectivité, est en recul face à la montée de l’individualisme. C’est un cycle de génération où l’explosion des repères et la remise en cause permanente de l’autorité ont eu des conséquences profondes et des retours imprévus, pouvant mettre en danger la vie en société.

Force est de constater que les armées n’échappent pas à cette perte du sens de l’autorité. En interne, des comportements évoluent et se calquent sur l’individualisme. Les contraintes sont plus difficilement acceptées, les comparaisons matérielles avec la société se développent. L’unité collective passe souvent après les intérêts personnels. Des nouvelles formes d’expression, par Internet, renforcent ce sentiment de remise en cause indirecte de l’autorité.

Cette diminution de l’autorité militaire est amplifiée par le recul de la place des armées dans la société : nous sommes loin des officiers élus députés ou académiciens, élites reconnues faisant autorité dans leur art. Il en est de même dans les débats en cours : l’avis des militaires fait autorité quand ils s’expriment, mais est aussi mis à la marge.

Au-delà du constat, la poursuite de la perte d’autorité est porteuse de risques graves, avec en premier lieu la perte de crédibilité. En interne, les remontées d’humeur et les “fuites” se multiplient, profitant de la facilité de divulguer des documents. Des informations, plus ou moins justes, ont pu circuler, décrédibilisant les autorités en charge des réformes et les obligeant quelquefois à des argumentations difficiles. Logique bien connue, la confiance se gagne peu à peu, et la perte rapide de crédibilité est longue à reconstruire.

Risque invisible, la baisse d’autorité qui peut jouer sur la perte de cohésion et de liant entre les unités, est d’autant plus redoutable. Cette perte risque de se voir seulement en cas de crise grave, nécessitant la mobilisation de toutes les forces vives de la nation. Ce sera trop tard pour reconstruire des armées soudées sous une autorité reconnue.

Les armées, plus que par le poncif de la variable d’ajustement budgétaire, risquent, de par la perte du sens de l’autorité, d’être marginalisées plus que de raison dans la société.

La société elle-même sera perdante du fait de cette baisse de l’autorité militaire. Les armées sont aujourd’hui une référence, certes perfectible, en matière d’intégration et d’expérience de premier emploi. C’est aussi le seul outil de puissance stratégique restant entièrement à la disposition du pouvoir politique. C’est un réservoir de compétences humaines d’une richesse incomparable à proposer aux entreprises. Les mondes civil et militaire ne communiquent que trop peu. Quand des contacts et des échanges se font, ils produisent indubitablement de bonnes idées, beaucoup de richesses pouvant être déclinées chez l’un ou l’autre.

Finalement, au-delà des ressources potentielles, c’est un repère stable de premier plan pour notre pays qui pourrait s’éteindre.

Sans faire preuve de catastrophisme, on peut affirmer que les armées marginalisées perdent une grande part de la dissuasion qu’elles incarnent vis-à-vis des agresseurs de notre nation. C’est donc tout l’édifice de Défense qui ressent la marginalisation et la perte d’autorité des armées.

Ces risques sont réels mais ne doivent pas nous conduire au pessimisme. Au contraire ! En se tournant résolument vers l’avenir, il convient d’aller au-delà du constat et de le faire mentir. L’autorité doit vivre un renouvellement et un ressourcement indispensables. Elle doit retrouver sons sens profond et humain.

Ils passent d’abord par un retour aux fondamentaux à tous les niveaux hiérarchiques. Le chef doit exercer son autorité avec exigence, compétence, esprit de décision, humanité, justice et confiance(1). Toutes qualités nécessaires pour emporter l’adhésion des hommes et des femmes prêts à donner leur vie. Cela doit se faire sans complexe : la société saura reconnaître les valeurs humaines et viendra y puiser des idées. Les écoles de formation militaires savent l’importance de la formation humaine, éduquant à l’autorité. Saint-Cyr est une référence dans ce domaine éthique, comme le montrent les relations tissées avec les autres grandes écoles ou avec les entreprises, partenaires de la fondation de recherche.

Autre exemple, un choix clair est apprécié, permettant au chef de garder sa marge de manoeuvre et son autorité. Ce fut le cas pour les restructurations. L’inquiétude palpable, au printemps 2008, dans les armées, s’est largement “dégonflée” quand les choix ont été posés et clarifiés. La politique de communication est un art tout d’exécution !

L’autorité ne doit pas craindre la vérité et ses exigences. Au contraire, la vérité la rendra libre, débarrassée d’un complexe de discrétion, sans pour autant faire preuve d’arrogance ni sortir du cadre bien défini de la discipline. La vérité exige la prise de risques. N’est-ce pas lié à la responsabilité de l’autorité ?

Cet exercice est d’autant plus difficile que le chef militaire doit lier deux facettes de l’autorité, antinomiques de prime abord. Elle doit à la fois être convaincante, mais aussi pouvoir être contraignante quand les circonstances l’exigent. Pour convaincre, l’autorité doit témoigner et vivre ce qu’elle exige. Pour vaincre, elle doit être incontestable quand les situations de crise ou de conflit imposent l’obéissance. C’est un aspect spécifique du métier des armes, qui doit être rappelé en permanence.

Le renouvellement de l’autorité doit être effectif à tous les niveaux, des commandeurs aux cadres de contact. Comme un patron d’entreprise, le chef militaire doit faire rayonner, par son autorité, la voix des armées, à l’extérieur, et ses ordres, à l’intérieur. Le chef par son autorité peut chercher la nouveauté. À cet égard, l’ouverture de Saint-Cyr à des temps de formation et de cohésion pour HEC en est le bon exemple. Les écrits et les débats dans les blogs sont souvent intéressants et permettent une expression d’idées : pourquoi ne pas les organiser ? Les cadres de contact ont eux aussi à approfondir leur autorité. Ils ne peuvent pas se permettre de partir en opération sans avoir donné le meilleur d’eux-mêmes à l’entraînement. C’est le cas, il faut qu’ils soient reconnus. Les militaires ont un caractère français affirmé, mais ils savent se donner sans compter. Comme les Français, ils aiment que leurs chefs leur montrent la voie avec un certain ordre, une conviction et une vraie clarté. En un mot, avec autorité ! Des militaires faisant référence - “c’est une autorité !” - doivent trouver leur place dans les secteurs stratégiques de la société. Un partenariat intéressant peut se développer avec des grandes entreprises et les grands corps d’État. Le même schéma peut être retenu pour l’international, en commençant par les instances européennes, où des officiers peuvent trouver une place pour faire valoir les intérêts de notre pays grâce, en particulier, à leur autorité.

Ce renouveau de l’autorité se fera au bénéfice de tous. En interne, elle permettra aux militaires de tenir une place légitime au sein du ministère, dans la perspective des réorganisations. En externe, une autorité militaire reconnue par les Français reste irremplaçable. Les armées sont l’émanation de la nation et son assurance-vie.

Reste qu’après le faire, il faut le faire savoir. Une politique de communication doit proposer des exemples opérationnels confortant l’autorité des chefs vis-à-vis de leur unité, défendre leur action souvent exemplaire comme pour le Ponant ou en Afghanistan, et les aider, le cas échéant.

Le faire savoir, c’est aussi prendre la parole dans une société sous perfusion d’informations. Que les militaires aient le courage de parler sans attendre la retraite ! Qu’ils prennent position dans les choix stratégiques ou les débats de société. Expertes reconnues en humanités, les armées ont des savoirfaire à proposer. Sur les thèmes opérationnels, les militaires ont, bien sûr, toute légitimité. De la même façon dans le débat stratégique, l’autorité militaire doit être présente. À cet égard, les écrits du général Desportes ou d’autres officiers sont porteurs d’espoir. Les militaires ont des choses à dire, il faut que leur parole rayonne au-delà du cercle des initiés.

À un moment où l’individualisme se conjugue avec des réformes incontournables, l’autorité militaire est à la croisée des chemins. La hiérarchie, à tous les échelons et avec le renouveau du sens de l’autorité, a la grande responsabilité de conquérir les coeurs. L’unité de l’autorité est un principe à respecter, d’autant plus que la période est troublée. En ces temps de restriction et de choix dans les moyens, où les menaces sont diffuses mais réelles, les réformes doivent être menées avec une autorité juste et acceptée, par conviction, pour le plus grand bien de toute la société française. Elle demande du courage, de l’abnégation, le sens du bien commun, et de la ténacité(2). Cette autorité, indispensable et structurante dans les armées, sera un exemple pour la société qui recherche des repères solides dans un monde déstructuré et globalisé.

À cet égard, la crise actuelle pourrait bien rebattre beaucoup de cartes. Une nouvelle place accordée à l’Homme semble se profiler. Une autorité renouvelée y aura toute sa place : aux armées d’être en avance de phase et de le montrer.

 

(1) Extrait de “L’exercice du commandement dans l’armée de Terre”, septembre 2003, général d’armée Thorette. * PNL : programmation neuro-linguistique *

(2) “Confidences sur le commandement”, général d’armée Boone  









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