LE CASOAR - AVRIL 2009 - N° 193
DOSSIER
L’esprit Leclerc De Kaboul à Abidjan.
Par le capitaine Augustin Delpit. Promotion “Chef d’escadron Raffalli” (1998-01) déployé dans le cadre de l’opération LICORNE. Par le capitaine Patrick Guillaume. Promotion du “Bicentenaire” (1999-02) déployé dans le cadre de l’opération PAMIR.
Échange épistolaire entre deux commandants d’unité du Dauphin Cavalerie(1). Deux théâtres, deux expériences mais un point commun : le commandement en opérations. Témoignages à chaud.
Kaboul, mai 2008
Après plusieurs mois de préparation, l’escadron prend pied en Afghanistan. L’histoire, les paysages, la situation actuelle, tout impose le respect et il s’agit alors d’aborder la mission dans un contexte tout particulièrement opérationnel. Renforcés pour toute la durée du mandat par une section d’infanterie du RMT, nous armerons l’escadron de recherche et d’investigation, l’une des 3 unités de combat d’un bataillon français essentiellement fourni par la 2è Brigade Blindée. Nos activités quotidiennes seront essentiellement des patrouilles de contrôle de zone en Shamalie, plaine de 2000 km2 au nord de Kaboul. Au-delà de ces missions courantes nous avons déjà planifié un certain nombre de reconnaissances en profondeur de notre zone d’action. Bien évidemment, nous assurerons des missions de soutien au bataillon en fournissant des pelotons d’alerte. L’ennemi est réputé invisible, la menace des attaques suicides, des tirs indirects ou même des prises à parties est omniprésente et les comptes rendus quotidien des attaques dans le pays ne laissent pas indifférent. Ainsi l’ensemble de l’escadron est naturellement tendu vers l’accomplissement de sa mission dans un contexte opérationnel assez difficile.
Abidjan, juin 2008
L’arrivée de l’escadron s’est bien déroulée, prise en compte habituelle des matériels et découverte de la mission. Pour la lettre, nous soutenons l’ONUCI(2), pour l’esprit nous sommes et serons certainement l’arme au pied durant 4 mois en attendant l’inattendu, le tout dans un contexte politico-militaire sensible dans lequel la discrétion prévaut sur la dissuasion… Nous armons l’escadron blindé du bataillon LICORNE. Poing blindé de la France en République de Côte-d’Ivoire, nous serons surtout amenés à patrouiller en P4 et à assurer la défense du camp de Port Bouet. Sans doute aurons nous aussi la chance de participer à quelques opérations de présence en brousse. S’il n’y a pas de menace directe contre nous, nous sommes tout de même en Afrique, dans un pays où les élections sont sans cesse repoussées et dans lequel une étincelle pourrait très rapidement remettre le feu aux poudres. Les exemples, parfois très douloureux, sont suffisamment nombreux pour les conserver en tête.
Kaboul, juillet 2008
Il fallait bien que ça arrive, un des cavaliers portés a une sérieuse baisse de moral… le stress sans doute. Nous nous sommes bien préparés mais certains points sont difficiles à simuler ou à anticiper. À chaque patrouille, même si en ce moment tout est calme, les équipages savent que le risque est multiforme et ubiquitaire. Alors que les patrouilles s’effectuent à un rythme très élevé, que le climat est rude, et qu’un début de fatigue latente s’installe, il semble que, pour lui, le fait même de pouvoir être amené à ouvrir le feu, sur des personnes en civil qui n’obtempèrent pas à nos sommations, ait été un peu trop difficile. Ainsi, même si, encore une fois, la situation est calme, le stress travaille le moral de certains et il faut vraiment faire attention et insister auprès de tous pour que chacun surveille son binôme. Malheureusement, nous avons dû le faire rentrer en métropole. C’est un peu dur, pour un chef, de devoir se séparer d’un de ses hommes ainsi !
Abidjan, juillet 2008
Ça y est, il se passe quelque chose d’assez sérieux. Des FDSFN(3) se sont rebellées contre leur commandant de zone et sont allés se réfugier dans un camp de l’ONUCI. L’ONUCI a immédiatement demandé l’intervention de la Force LICORNE pour séparer les belligérants et ramener la situation au calme. Cela s’est passé il y a huit jours à Séguéla et Vavoua, à environ 400 km au nord-ouest d’Abidjan. Une compagnie d’infanterie du 16è BC a été mise en alerte pour équiper un sous-groupement tactique interarmes pour lequel un de mes pelotons ERC a été placé en renforcement. Quelle excitation sur le moment. Projeter une unité à 400 km de sa base est extrêmement motivant. Au coeur de la montée en puissance, la mission : intervenir au profit de l’ONUCI. Le peloton doit avoir de quoi vivre et combattre pour la durée de la mission. La cartographie de la zone d’intervention, les renseignements utiles sur la géographie, les axes empruntables, les emplacements des emprises ONU au profit desquelles nous intervenons… doivent être rapidement récupérés. Les cas non conformes doivent tous être passés en revue. C’est passionnant. Le peloton était d’alerte à 3h, il a été prêt en 1h30. Contrat rempli. Il n’est pas parti... Maintenant il faut expliquer une fois de plus le contexte politico-militaire sensible qui oblige à ne pas déployer trop de forces pour permettre à la tension de retomber. Les chefs de peloton font parfaitement leur rôle de relai. La situation s’est calmée, nous pouvons nous reconcentrer sur les patrouilles à Abidjan.
Kaboul, juillet 2008
L’interarmes existe, nous l’avons rencontré… Les unités de combat n’étant pas légion au sein du bataillon, nous pouvons assez facilement disposer de ses moyens d’appui voire de ceux du “regional command(4)”. L’escadron de recherche est, par essence, interarmes. En effet, nous sommes en permanence renforcés par une section d’infanterie. L’esprit brigade, l’esprit Leclerc, insufflant la cohésion, notre section fait totalement partie de l’unité et nous en appréhendons rapidement les forces. Chacune des opérations dont je parlais il y a un mois s’est déroulée avec force soutiens et appuis : les sapeurs apportant leur expertise technique sur un terrain pollué par trente années de guerre, les équipes médicales un soutien rassurant, les commandos montagne leur savoir-faire particulier dans un milieu contraignant, l’observateur d’artillerie ses capacités de détection et d’appui longue portée, sans oublier les équipes cynophiles ni les hélicoptères. Pour le capitaine, ce sont autant de cartes dans la main avec lesquelles il faut savoir jouer. Il s’agit alors de connaître et de savoir commander les uns et les autres. Ce ne sont en effet plus des pelotons identiques à ceux que l’on a globalement l’habitude de commander, mais un orchestre auquel il s’agit de faire jouer sa partition.
Abidjan, août 2008
Voilà un mois que l’escadron a assuré la protection du camp presque sans discontinuer. Les soldats enchaînent les tours de garde et les patrouilles de présence dans Abidjan. Nous en sommes au troisième mois, en général le plus dangereux pour le moral. L’ennui fait son apparition, il faut lutter contre la routine et conserver, à tout prix, la capacité de réversibilité dans l’esprit des soldats. C’est particulièrement difficile sur ce théâtre de sortie de crise où il est indispensable de faire profil bas, devant la population, pour ne pas faire remonter la tension. La situation est calme… trop calme, disent certains qui voudraient enfin sortir d’Abidjan. Je n’ai pas de souci de discipline grâce à l’imagination des chefs de peloton qui multiplient les activités utiles. Je leur répète toujours la même chose : “toutes les activités doivent avoir un objectif opérationnel, les soldats doivent le sentir”. Ces exercices de style des chefs de peloton placent les soldats dans une saine fatigue. Le temps passe ainsi plus facilement. L’instruction, l’entretien des engins et la préparation de la MICAM qui se profile occupent tous les esprits.
Kaboul, août 2008
L’oisiveté est, effectivement, la mère de tous les vices dit-on. Le rythme est suffisamment soutenu pour qu’il n’y ait pas vraiment de risque d’ennui ici. Néanmoins, il est nécessaire de gérer finement l’usure physique, technique et morale de l’escadron. En effet, le danger insidieux est que l’attention - et donc l’efficacité - diminue au cours des patrouilles. Comme les exutoires les plus faciles sont souvent les plus dangereux, l’alcool par exemple, et l’idée de welfare est un peu étrangère au théâtre, il faut bien que les chefs, et en particulier le capitaine veillent toujours à maintenir les pelotons moralement et techniquement disponibles. Le facteur technique est presque facile à prendre en compte, les compétences sont quantifiables et une reprise de l’entraînement suffit pour se remettre en selle. Moralement, c’est un peu plus difficile; heureusement, les hommes sont assez solides et il suffit parfois d’un bref passage dans un camp étranger, ou d’un repas chez les Américains, pour que les patrouilles aient l’impression d’avoir quitté un instant le pays. Depuis le début du mandat, je crois pouvoir dire que, malgré des petites baisses de moral ponctuelles, le moral de l’escadron est toujours resté au plus haut au niveau… Le capitaine doit alors bien veiller, en fuyant la tiédeur, à tout mettre en oeuvre pour que son unité puisse tenir dans la durée.
Abidjan, août 2008
Tenir dans la durée, voilà effectivement une préoccupation permanente. Il faut également accroître ses capacités pour les adapter à la situation qui évolue sans cesse. La plate-forme d’Abidjan, avec sa lagune, son champ de tir de Grand Bassam et l’aéroport, offre, en effet, des conditions idéales d’entraînement que la situation calme autorise. Le bataillon a orienté les entraînements sur nos engagements les plus probables sur le théâtre. J’ai ainsi pu emmener mes cuirassiers et des chasseurs du 16 faire un poser d’assaut sur l’aéroport de Zuenoula. Les pelotons ont tous participé à des parcours de tirs, avec une mise en place par pirogue et une infiltration à pied dans les marécages, avant une exfiltration par hélicoptère. Ils se sont entraînés à l’embarquement de leurs engins sur la barge de débarquement et à la saisie de plages, de jour comme de nuit. Ces savoir-faire de fantassins sont nouveaux pour les cavaliers. Ils ont fait preuve de beaucoup de curiosité et se sont préparés en répétant par le drill les actions à réaliser. Comme il se doit, de nos jours, les ordres ont été suivis des back brief et des rehersal si indispensables à la compréhension de la mission et au contrôle des éléments de coordination nécessaires à sa réalisation. L’adaptation des entraînements aux conditions éventuelles d’engagement a été au coeur de la réflexion de toute la chaîne de commandement. Mais le besoin de conserver notre capacité de réversibilité a, tout de même, conduit l’escadron à Lomo Nord pour les tirs canon. Très bons pour le moral des équipages, ces tirs ont également prouvé aux autorités présentes ce jour-là, toute l’utilité du “char” pour l’appui précis de troupes au contact.
Kaboul, août 2008
J’en avais parlé au début du mandat, nous pensions mener de nombreuses reconnaissances dans notre zone d’action. Peu consommé par des missions au profit d’autres unités, à part notre QRF, je dispose de mes pelotons pour mener à bien notre action. Le colonel nous laisse une grande marge d’initiative et d’autonomie. Ainsi, c’est tout naturellement que nous menons nos opérations selon le plan d’action que nous avions tracé au début du mandat et au rythme que nous nous étions fixés. Au-delà des opérations de contrôle de zone renforcé, nous effectuons de nombreuses reconnaissances et patrouilles de longue durée dans les vallées de notre zone d’action. C’est un bonheur rare de pouvoir concevoir puis commander presque quotidiennement la manoeuvre des pelotons sur le terrain. Réflexion personnelle, préparation, consultation des appuis, rédaction des ordres, back brief,… j’ai vraiment le sentiment de commander totalement l’escadron. De plus, il faut bien dire que l’on réfléchit avec beaucoup plus de sérieux lorsque l’on sait que tout les paramètres revêtent une importance qui peut être vitale tant en ce qui concerne l’analyse de la situation ennemie que, plus prosaïquement, la coordination et les liaisons.
Abidjan, août 2008
Je viens de réaliser ce que l’on appelle ici une opération de présence, ex-tournées de provinces. J’ai finalement déployé mon escadron à 400 km au nord-est d’Abidjan, sur la frontière ghanéenne. Le rêve de tout capitaine s’est réalisé : vivre en parfaite autonomie avec l’ensemble de ses éléments. Tout a débuté par une reconnaissance avec trois véhicules légers, afin de prendre contact avec l’ensemble des autorités civiles et coutumières. Cette reconnaissance m’a permis de prendre le pouls de la région et de m’imprégner des coutumes locales. Quel dépaysement en 400 km ! Mes pelotons se sont ensuite implantés dans des villages que j’ai choisis volontairement retirés afin qu’ils perçoivent l’ensemble des facettes de l’Afrique. Cette mission, qui nous a conduits à travailler avec l’armée ivoirienne et au contact de la population, m’a permis de véritablement commander mon escadron et les renforcements qui m’étaient confiés, soit une section du génie et les éléments de soutien. Comme toi, j’ai pu exercer ma réflexion pour mener mon opération. Sur le terrain, les différents incidents ont forcé tous les chefs à s’adapter (VLRA retourné sur une piste trop étroite pour faire accéder un CLD dans des conditions de sécurité acceptables, liaisons radios incertaines avec Abidjan, travail en graphie avec les pelotons…). Finalement, la plénitude du commandement se mesure bien à la marge d’autonomie qui nous est laissée.
Kaboul, août 2008
Les journaux en parleront très certainement plus que moi et certainement plus encore que ceux qui y étaient pour de bon, mais, après 3 mois d’un mandat plutôt calme malgré une tension croissante, une des sections du bataillon a été sérieusement accrochée. Il ne s’agit pas d’expliquer ce qui s’est passé mais de regarder ce qu’il en a été pour nous. L’escadron a été engagé en 2 fois et est resté plusieurs jours en Surobi, à la suite de l’accrochage, pour permettre à la compagnie touchée de faire tout ce qu’il y avait à faire à la suite de la perte de sa section au combat. Bref, c’est clairement le moment où le capitaine sent que tout son escadron est prêt à agir, totalement tendu vers l’action. Si nous reprenons tout ce dont nous avons parlé dans nos différents échanges, commander un escadron au cours de ces heures plus difficiles que les autres, c’est prévenir certaines réactions de sa troupe en encourageant, discutant, soulageant, proposer et commander ses opérations avec la volonté chevillée d’accomplir toutes les missions et de tenir, prendre en compte les liens avec l’arrière en métropole,… Sans épiloguer d’avantage, c’est, à mon sens, dans ce contexte opérationnel que le commandement connait toute sa plénitude.
Abidjan, septembre 2008
Je comprends bien ce que tu as vécu. Nous sommes, ici, bien loin de l’ambiance dans laquelle tu vis. Notre première mission est d’être en mesure d’intervenir au profit de l’ONUCI. Notre quotidien consiste à effectuer des patrouilles dans les quartiers nord d’Abidjan afin de sonder l’ambiance qui règne dans la ville et d’essayer d’anticiper les éventuelles poussées d’humeur de la population. Les tankistes de l’escadron se sont bien accoutumés à ce nouvel emploi. Il faut instruire puis faire confiance en leur capacité d’adaptation. Et cela fonctionne bien. Ils s’impliquent beaucoup et ont des résultats remarqués. Nous ne sommes plus dans un conflit chaud, mais des menaces sont toujours présentes. Une de mes patrouilles s’est fait intercepter par des commandos particulièrement agressifs au milieu d’un marché bondé de civils ivoiriens. La plus grande préoccupation du chef de patrouille a été de protéger ses hommes et la population qui auraient certainement subi des dommages en cas d’ouverture du feu. Faire retomber la tension est bien le maître mot ici, afin de permettre les futures élections. Le feu couve toujours sous la cendre. Les évènements prennent le relai des explications permanentes des chefs sur les risques soudains du théâtre. Tous les aspects du commandement sont effectivement bien présents, aussi loin que nous soyons du régiment. Gérer le stress (ponctuel ici en RCI ou permanent comme tu as pu le connaître en Afghanistan), instruire et entraîner pour s’adapter sans cesse à la situation qui évolue si vite, motiver et concentrer les esprits car la routine s’installe, enfin, et c’est bien là le coeur de notre vocation, commander lors des missions tactiques. Mais, finalement, il ne s’agit, ni plus ni moins, que de servir.
(1) Dauphin Cavalerie : nom de tradition du groupe d’escadrons 12è cuirassiers (le 6-12è Régiment de cuirassiers est stationné à Olivet). (2) ONUCI : Opération des Nations unies en Côte-d’Ivoire. (3) FDSFN : Forces de sécurité des Forces nouvelles (ex-Forces armées des Forces nouvelles). (4) Regional command : lors de cette mission il s’agissait du regional command capital (RCC) sous commandement italien jusqu’en août, puis sous commandement français.