LE CASOAR - JUILLET 2009 - NO 194
DOSSIER
Ils sont à Saint-Cyr... Pourquoi ?
Sous-lieutenant Arthur Laverdant
Lorsque la Saint-cyrienne m’a demandé d’écrire sur notre vocation et ses valeurs - éléments fondateurs de notre engagement - j’ai été confronté à une grande question : comment exprimer ce qui relève de l’appel ? Quand donc le prendre ce sentiment profond, tant on sent bien empiriquement qu’il y a peu en commun entre la volonté qui pousse à rédiger sa dissertation de concours et celle qui motive le saint-cyrien à quelques jours de ce PDB(1) tant désiré.
Enfin, il y a ce sentiment presque inattendu qui naît : la pudeur. Éminemment profonde, la vocation des armes va puiser au cœur de notre histoire. Accepter de témoigner c’est accepter de se dévoiler. Pour le lecteur c’est aussi admettre la partialité de l’auteur de ces lignes, admettre, enfin, que la vocation est quelque chose de très personnel qui peut conduire sur les mêmes chemins et pour des raisons souvent bien différentes, des êtres qui n’avaient jusqu’alors, que peu en commun.
Initialement, je ne suis pas persuadé d’avoir choisi la voie des armes par simple choix des valeurs. Pour autant n’est-il pas évident qu’au moment de signer son acte d’engagement nous acceptons d’être le bras armé de la République ? Je ne crois pas non plus m’être engagé pour la carrière pour répondre à un appel comme ont pu le vivre nos camarades américains après le 11 septembre.
Sans renier cependant ces différentes raisons je ressens une motivation plus profonde, moins sensible, qui se rattache à une “certaine idée de la France” et une certaine idée de la place et du rôle de l’officier. Si j’essaie, maintenant, de rattacher ce qui m’a poussé vers Saint-Cyr dans mon histoire j’y verrai deux grands pans. Mon entourage et le scoutisme. Ce dernier, sans doute, a joué un rôle important. J’ai y découvert une communauté unie entre elle par des valeurs partagées, un sens de l'effort, du travail. Les marches, les nuits sous la tente, les assauts du temps scellent des liens, et je suis venu rechercher ces liens-là où je savais et voulais les trouver. Il me semble néanmoins difficile de dire que c’est là l’antichambre de l’appel sous les drapeaux : je suis le seul de ma troupe à être devenu militaire. Ma famille et ses valeurs, mon entourage, quant à eux, ont permis de mieux cerner ce qu’on entend par être officier. Il est d’ailleurs intéressant de constater la manière dont on peut alors mettre en lumière les engagements militaires de la famille, et que l’on constate combien est vaste le métier des armes. Tous ces récits, ces conseils me permettront, une fois à Coëtquidan, de ne pas totalement m’égarer et de prendre ma place.
Il me faut marquer ici une pause. Le risque est grand de sombrer dans la description d'un cliché. Liens familiaux avec l'armée, scoutisme, Cyr. Ne manque au tableau que le lycée militaire. Tout serait si simple, si évident comme s’il existait un parcours tout tracé.
J’ai la sensation diffuse de chercher a posteriori des justifications. Partageant, il est vrai les grands traits du parcours consacré, je devrais par là même me couler dans le moule du cyrard parfait. Les choses sont loin d’être aussi tranchées. Ainsi, ne me suis-je décidé à passer Cyr qu'en dernière année de classe préparatoire. Admis en khâgne, il fallait songer à l'avenir. Normale Sup’ eût aussi été un parcours brillant et au service de l’État. Y aurais-je pour autant trouvé ce supplément d’âme ? J'optais pour Saint-Cyr. Ce n'est qu'à ce moment-là que ce que les différents éléments de mon histoire ont pu s’articuler, prenant sens et donnant cohérence à mon projet. C'est grâce à eux que j'ai pu m'interroger sur ce que je voyais dans le chef, le service de la France.
Si j'étais orienté par mes professeurs, ce fut avant tout une préparation solitaire dans laquelle je touchais ma motivation, me mesurant à moi-même. Dans ces instants-là, je rêvais au casoar, aux hommes que je mènerais, à ce quotidien si différent. C’était en un mot agir pour l’honneur et la gloire, ce que Montesquieu appelle la vertu. Les premiers mois furent difficiles, exigeants, parfois pénibles. Attentes nécessaires pourtant pour un futur officier. J'étais plongé dans un monde dont je croyais avoir entendu parler et qui se révélait insaisissable. Règles, codes, rythmes : rien ne m’y avait réellement préparé. Mais - et n’est-ce pas paradoxal ? - entre tous, le plus difficile, fut la solitude. Sans liens, sans connaissances, je voyais autour de moi les groupes déjà formés des anciens des lycées militaires pour qui tout semblait normal, voire acquis. Pourquoi alors, étranger, mal à l'aise et gauche suis-je donc resté ? Mes amis civils s'évanouissaient. Par les paroles de ceux qui me restaient, je ne pouvais que songer au Désert des Tartares… “ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient probablement terminées…”. Je restais. Je ne crois pas avoir songé une seule fois à la vocation, au rôle du chef ou tout autre grand principe durant ce parcours initiatique. Je n'attendais qu'une chose : la fin du semestre. Et si je restais c'était par pur exercice de la volonté, de l'amour-propre. Je ne voulais pas avoir fait tous ces efforts, réussi ce concours, pour partir, là, si tôt. Le commandement est un pilier central dans ma vocation et l’évoquer c’est faire appel à l’expérience récente des troupes de manœuvres. Certes, il y avait eu le stage en régiment, concluant notre premier semestre. Indispensable, captivant certes, mais souffrant d’être trop court. Là, dans nos derniers mois d’école, c’est une expérience encore sans égale que nous avons : commander une “vraie” section. Quelques courtes heures mais on est si proche alors du véritable exercice de l’autorité. Et après l’âpre tension du premier contact, succède la jubilation de commander. Cette fenêtre grande ouverte sur les forces, a quelque chose de profondément rassérénant. Après deux années d’une situation un peu bancale, entre étudiant en treillis et militaire à l’école, je sens là toute la potentialité du métier que j’ai choisi. Fierté un peu hautaine de faire quelque chose dont on a bien conscience du caractère exceptionnel.
Sans doute ai-je évoqué beaucoup de sentiments, d’émotions dans mes paroles. Je ne voudrais pas qu’il y ait là l’idée d’un refuge derrière les mots, d’une pure abstraction. Au contraire. Si la vocation, l’engagement, doit s’intellectualiser, se centrer autour de grands principes - service, commandement, esprit de corps - il ne peut pas être “désincarné”. Aujourd’hui, alors que dans une poignée de jours je quitterai cette école, je crois profondément que cet engagement ne pouvait prendre toute sa dimension qu’à un seul endroit : Saint-Cyr.
(1) PDB : Pékin de Bahut, appellation traditionnelle de la fin de la scolarité.
Sous-lieutenant Paul-Marie Vachon
Je n’ai pas toutes les motivations que l’on retrouve habituellement citées par le jeune saint-cyrien. À vrai dire, il s’agit presque d’un accident : je n’ai jamais voulu être autre chose que soldat, aussi loin que je remonte. Les résultats scolaires obtenus au lycée me permettaient de tenter Saint-Cyr, j’ai simplement pensé qu’il serait dommage de ne pas essayer. Mais si j’avais échoué, j’aurais rejoint l’ENSOA à Saint-Maixent et j’aurais poursuivi le sentier qui devait nécessairement me mener au métier des armes. Mais pourquoi soldat à tout prix ? L’attrait pour l’ordre, pour l’allure, pour le coeur opérationnel du métier sont essentiels. Mais c’est sans doute aussi lié, pour une bonne part, à une insatiable passion pour l’histoire, militaire en particulier. Se sentir, d’une certaine façon, lié à une aussi belle tradition militaire que la nôtre, pouvoir se rattacher à un passé prestigieux, est une fierté de chaque instant qui pousse chacun d’entre nous à se surpasser. Peut-être que si idéal il y a, il est à rechercher ici.
Sous-lieutenant Julien Sanchez
Depuis 2002, l’ESM Saint-Cyr est ouverte à un recrutement à Bac + 5. Les profils que l’on y retrouve vont de l’ancien cornichon à l’étudiant à vocation tardive en passant par de jeunes hommes et femmes qui ont toujours souhaité devenir sinon officier, du moins militaire. Les raisons de l’engagement du jeune saint-cyrien, quelle que soit l’origine de son recrutement, sont les mêmes. En effet, sortis de l’École, notre métier sera identique, dans tous les aspects qu’il comporte. On ne peut aspirer à commander avec cœur, à être exemplaire, à mener ses hommes au combat sans croire. Toute la motivation d’un jeune homme ayant pour dessein de devenir officier de France tient d’ailleurs en ce mot. Ces croyances peuvent avoir pour substance la foi, la volonté de tout donner pour son pays ou l’admiration pour l’étrange beauté du combat. Elles appartiennent à chacun mais se doivent d’être profondes. Dans le dépassement de soi qu’exige la condition d’officier, il n’est pas de place pour les “gens tièdes”, c’est par la force de conviction que l’on entre à la Spéciale et que l’on peut aspirer à être un chef. Hier, aujourd’hui et demain il en sera ainsi car c’est là l’essence du métier des armes.
Sous-lieutenant Victorien Bachelier
Demandez à un saint-cyrien les raisons de son engagement dans l’armée, il vous répondra spontanément : servir la France. C’est une réponse classique mais ô combien légitime car elle fonde l’essence même de notre engagement. Cependant, chacun a aussi au fond de soi ses propres raisons. Pour ma part, je voulais à tout prix fuir la vie plate et monotone d’un cadre d’entreprise et mes lectures de récits militaires m’avaient galvanisé depuis ma plus tendre enfance. Le goût du voyage, la soif d’action et mon intérêt pour l’armée (matériels, missions, etc.) furent des éléments déterminants, et expliquent en partie mon choix. Je voudrai, aussi, à l’heure de ma mort, me dire que j’ai participé à des événements exceptionnels, au cœur de l’histoire, et que j’ai servi des causes concrètes. Cet aspect du métier des armes me semble être, pour ma part, le plus important et participe à l’attrait que continue d’avoir cette profession sur les jeunes générations. Ainsi, on entre à Saint-Cyr pour une foule de raisons parfois difficiles à cerner, mais on sait au fond de soi que c’est le bon choix. C’est peut-être cela alors que l’on nomme la vocation ?
Le 1er bataillon de France. Promotion “Chef de bataillon Segrétain”.