Dossier : La place des élites militaires dans la société française, leur relation au politique (Y.Carbonnelle)

LE CASOAR - JUILLET 2009 - NO 194

DOSSIER

La place des élites militaires dans la société française, leur relation au politique(1)

Par le Lieutenant-colonel Yvan Carbonnelle. Promotion “Commandant Morin” (1994-97). Stagiaire au Collège interarmées de défense.

“Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire ; tous les mensonges sont bons à entendre”(Rivarol)

Comment les élites militaires sont-elles perçues dans la société civile ? Comme des Alcestes vivant reclus dans leurs casernes, des Jocrisses que l'on moque, des dons Quichottes qui suscitent une compassion attendrie, des Ulysses qui forcent l'admiration aventureuse, ou des Héraklès du dernier recours ? La question est légitime, même lancinante ; elle ne peut être mise sous le boisseau.

Un fait demeure, irréfragable : moult officiers (pas de recensement, juste un ressenti, subjectif donc) ne s'estiment pas pleinement associés au jeu politico-décisionnel qui forge la destinée de notre nation lorsque cela touche, et c'est un comble, aux questions de sécurité et défense. Un sentiment léger, diffus mais persistant de déclassement intellectuel, de complexe socio-politique est là, comme une évidence que d'aucuns se refusent parfois à voir, sans pour autant qu'il faille, il est vrai, dramatiser. La condition militaire, qui a par ailleurs fait d'estimables progrès en six ou sept ans, n'est principalement analysée, ce qui est symptomatique, qu'à l'aune de considérations matérielles, mais point sur la renommée, le prestige, le positionnement social, l'influence réelle du corps militaire une fois que les trompettes de cérémonie ont fini de sonner. Et poser le problème ne confine nullement au dédain de cadres civils par ailleurs très compétents. Les valeurs militaires sont-elles immarcescibles ? En tout cas, il apparaît que la présence des élites militaires dans les cercles influents s'est quelque peu étiolée. Des preuves ? Voir infra.

I – Des valeurs en léger décalage

Honneur et patrie : ces mots souvent inscrits dans les plis des drapeaux des Corps ne trouvent guère de résonance dans le civil, passent au mieux pour désuets. Quant à discipline, courage, effort, sacrifice, disponibilité, panache, abnégation, ordre, mobilité, cohésion, prévalence de l'intérêt général, endurance physique et autres valeurs traditionnelles positives, non qu'elles soient collectivement reniées (elles peuvent même être mises en exergue, par exemple dans le sport, par des hommes politiques...), mais elles ne font pas toujours l'objet d'un enthousiasme démesuré quand il s'agit d'embrasser une carrière les revendiquant toutes. Dans ce cas, la société de l'individu roi, qui délaisse bon nombre de métiers jugés durs, y préférera, dit-on, le travail de bureau dans la fonction publique érigée en horizon indépassable des espoirs d'une jeunesse un peu désabusée. Ensuite, tabou suprême pour les séides du pacifisme bêlant et du syndicalisme contestant : les soldats ont quelquefois l'éprouvante obligation, non de mourir pour leur pays (c'est néanmoins un risque assumé), mais de donner la mort, et ce dans une organisation disciplinée qui réfute théoriquement toute politisation ou confrontation dure dans les relations sociales. On comprend ici la “béance” morale qui peut exister avec la mentalité des troupes d'élite prêtes à de grands sacrifices pour la gloire du pays et le sentiment du devoir accompli, ce qui n'empêche pas le respect mutuel. En effet, le problème de la France est notamment celui d'un corps social avec une cohésion assez faible (selon M. de Villepin, ancien Premier ministre, avril 2009)(2). Précisément sur les questions de Défense, un certain consensus politique existait sur la nécessité d'une dissuasion nucléaire et la “geste” du non-alignement “otanien” ; mais ce dernier point n'a, pour quelques-uns, plus l'heur d'exister, rendant de facto les questions militaires plus polémiques.

Certes, il faut éviter les réflexes obsidionaux et réactionnaires ; une armée, surtout de métier, doit rester en phase avec la société qu'elle défend et dans laquelle elle vit, recrute ; elle garde d'ailleurs, au gré des enquêtes d'opinion, une fort bonne image de marque. Au surplus, le militaire ne doit pas se surestimer : il n'a pas l'apanage de toutes les qualités.

Un pompier ou policier civils font un métier peu ou prou aussi dangereux (cf. premier rapport du haut comité d'évaluation de la condition militaire en 2007) ; un maçon n'est pas moins physique qu'un fantassin ; un membre de la préfectorale souvent plus disponible et tout aussi contraint sur le plan des droits civils et politiques ; un cadre d'entreprise d'export de même très éloigné de son foyer... Mais, pour reprendre les termes de l'actuel inspecteur général des Armées - gendarmerie, ce qu'il faut regarder c'est la somme des contraintes appliquée sur une aussi grande masse salariale qui ne trouve nul égal.

Face à ces constats, difficiles mais réalistes, le recruteur militaire pourra par conséquent balancer entre deux attitudes opposées, en fonction de la marge de manoeuvre que lui laissera le décideur politique : l'affadissement des valeurs éventuellement mâtiné “d'air du temps” (diversité érigée en idéologie, mode du management, droit-de-l'hommisme béat...) afin d'anticiper l'évolution de la société (facteur sociétal), ou la fidélité aux vertus originelles dans une logique opérationnelle (facteur opérationnel(3)). Chacune des deux solutions comporte sa part de vérité. Point d'aporie donc. Tout est question d'équilibre, mais en penchant du côté “opérationnel”, l'idéal étant d'influencer au possible la société dans un sens favorable aux Armées qui sont tout de même l'ultima ratio regis, et le pire étant de laisser tout à vau-l'eau. Mais quelle influence ?

 

II – Une influence qui s'est progressivement essoufflée

Avec l'heureuse fin des conflits mondiaux (et donc du Maréchalat) puis des conflits coloniaux, l'importance du fait militaire dans la société a automatiquement décliné ; la faute éthique de la tentative de putsch en 1961 suivie de la vague d'antimilitarisme post-68 ont parachevé la relative “relégation” socio-politique des cadres militaires, les “dividendes de la paix” de l'après-guerre froide ne laissant guère entrevoir de changement malgré la résurgence de conflits nombreux. Les cinquante dernières années pourraient aussi être l'histoire de la déréliction du ministère de la Défense. En effet, avec les exercices cumulés du dernier Livre blanc et de la fameuse R.G.P.P., les Armées subissent leur troisième déflation d'importance (la phase suivant la décolonisation, puis la professionnalisation étant les deux premières). De surcroît, il est patent que les gendarmes (pas toujours disciplinés ces derniers temps) n'ont pas été retenus avec une passion effrénée par leurs coreligionnaires et sont donc partis à l'Intérieur avec armes et statut, renvoyant numériquement, à terme, la Défense derrière “le Ministère de toutes les Polices”. Les gendarmes représentaient pourtant plus de 40% des effectifs de sous-officiers et une part prépondérante des réserves opérationnelles. Ne seront-ils pas un jour suivis par les pompiers de Marseille ou Paris ? En toute logique, oui. Certes, un budget important demeure, quoique amputé en grande partie des deniers gendarmiques.

Mais le bât blesse aussi dans la connaissance ainsi que la maîtrise des réseaux. Les militaires ne doivent plus avoir peur du “lobbying”. À cet égard, le faible taux d'adhésion aux différentes associations d'officiers ou d'anciens officiers (Saint-Cyrienne, Epaulette, Trèfle, Mars,... qui sont de surcroît trop nombreuses au vu d'une population qui va inéluctablement péricliter) tranche avec ce qui existe dans le civil (H.E.C., E.S.S.E.C., E.N.A.,...), mais de plus avec la vertu de la cohésion cultivée au sein des Armées. Cela étant dit, lesdites associations ont encore quelques progrès à faire; et la Saint-Cyrienne n'en est peut-être pas exempte avec un discours un peu trop “terro-centré” lors même que 20 à 40% d'une promotion dix ans après la sortie de l'École ne servent plus directement dans l'armée de Terre (Gendarmerie, D.G.S.E., reconversion civile, cas particulier de la B.S.P.P.). Avec le passage de la gendarmerie au ministère de l'Intérieur, Saint-Cyr devrait d'ailleurs mettre en avant son caractère désormais interministériel ! Quant à l'A.S.C.V.I.C., à quand la fin de la fugue ? Sur un tout autre plan, la réserve citoyenne est un habile moyen, et à coûts quasiment nuls, de se construire des relais d'influence. Marins et gendarmes l'ont déjà compris.

Enfin, le militaire ne peut s'exonérer de la volonté de peser dans le monde de la pensée et dans ses modes d'expression médiatique. Pourrait-on imaginer que paraisse de nos jours l'équivalent de Vers l'Armée de métier (De Gaulle) quand on sait ce qu'engendra la récente affaire “Surcouf” aux méthodes et calendrier certes contestables ? Même poliment en amont de la décision politique et courageusement signée, la démarche aurait-elle été acceptée ? Force est de constater que les militaires sont très estimés comme exécutants, peut-être moins en tant que penseurs/ concepteurs audacieux. Et malgré un récent statut libéralisant l'expression, toute saillie militaire reste mal perçue. Or, selon De Gaulle, “la discipline militaire doit être stricte, la pensée libre”. Il faudra en conséquence bien trouver quelques impavides pour faire fi des critiques, réimposer la plume militaire dans les débats qui les concernent. Non qu'ils n'existent pas (on pourrait citer les généraux Desportes, Watin-Augouard), mais qu'ils sont peu nombreux ou parasités par les inévitables scories contestataires, presque subversives qui profitent de toute ouverture et de l'hystérie médiatique pour exprimer plus leur aigreur qu'un réel projet ou une pensée construite(4). Pourtant, l'expression d'élites militaires identifiées comme sensées (pour limiter les effets collatéraux d'écrits non maîtrisés p.ex.) devra être encore plus favorisée, dans des revues sérieuses, voire par l'accès facilité à des “chaires” d'enseignement universitaire. Le prestige académique est facteur d'accroissement de l'influence des militaires qui ont toute leur place dans les think tanks civils. Or, on a pu récemment (au moment de l'embuscade meurtrière en Afghanistan) entendre un membre éminent d'un institut de relations internationales dire avec une morgue à peine contenue à un officier général sur un plateau de télévision qu'il ne pouvait pas vraiment s'exprimer car il était militaire (sous-entendu, non seulement tenu au devoir de réserve et au secret mais aussi pas vraiment habilité pour parler doctement). Et le pire, c'est quand le mépris gagne le politique : par exemple, un député membre de la Commission de la Défense nationale et des forces armées à l'Assemblée nationale a, lors d'une émission télévisée en 2009, déclaré, sans vergogne, au ton quasi moqueur, à propos des militaires détachés dans les structures de l'O.T.A.N. qu'ils étaient avant tout des gens “de bureau” qui n'avaient “jamais connu la guerre” (sic). Ne faisons pas grand cas de ces rares écarts, mais les subordonnés qui se savent interdits de syndicalisation, ce qui est un bien, attendent de leurs chefs qu'ils les défendent dans le respect du statut général des militaires de 2005 qui permet une plus grande expression que celui de 1972 ! Ils comprennent mal le mutisme du chef ou du politique face à des attaques injustifiées, bien que certaines ne méritent pas toujours de réponse (à l'exemple de celles des syndicats policiers contre la gendarmerie).

 

III – Une représentativité désormais en berne

Quelques questions lapidaires suffiront à poser le débat. Combien de militaires ou anciens militaires, résistants mis à part, sont représentés au Parlement, à l'Académie française, dans les Universités (vis-à-vis desquelles il faut cesser le complexe tant la formation en grande école militaire est excellente mais surtout assortie au final de l'exercice d'un métier, et mieux, d'un sens à la vie !)... ? Sur les vingt derniers gouvernements, combien de ministres ? Qui s'est occupé de la réorganisation des instituts de réflexion/formation stratégique (I.H.E.D.N., C.H.E.A.R., I.N.H.E.S., I.E.R.S.E.) ? Qui présida la commission du Livre blanc sur la Défense et Sécurité nationale ? Toujours dans le périmètre “Défense”, a-t-on fréquemment eu, depuis quinze ans, des militaires ou anciens militaires de carrière à la tête du S.G.D.N., de la D.G.S.E., de la D.A.S, de la D.I.CO.D… ? Combien de dignitaires des Armées terminent au tour extérieur du Conseil d'Etat ou sont nommés préfet (hors classe), grand ambassadeur, etc.(5) ? Pourquoi fallut-il attendre nombre d'années avant de revoir un Directeur général de la gendarmerie être issu de “l'Arme”, ce dont on ne peut que se féliciter ? Combien de polytechniciens révèlent chaque année une vocation militaire ? Très accessoirement, quelle est la composante majoritaire du nouveau centre de recherche de l'École militaire ? Est-ce même un militaire qui dispense, avec un brio loué d'ailleurs, le cours de stratégie à l'ex-École de guerre ? Etc.

On peut alors se satisfaire de la Grande chancellerie de la Légion d'honneur, ou de la présidence d'organismes comme les mutuelles, assurances “militaires”, ou encore se concentrer sur “le cœur de métier”,... Toutefois, et sans violer aucunement le principe constitutionnel de subordination du militaire au civil ni la vertu cardinale de la discipline, peut-il être sain d'avoir plus d'ambition pour son propre métier, voire oser poser la question qui dérange : la notion d'élite militaire n'est-elle pas relative ? La considération de la nation pour ceux qui acceptent de la défendre au prix du sang se jauge certes en espèces sonnantes et trébuchantes (et les nouvelles grilles indiciaires constituent une aménité évidente dans un métier où un certain confort matériel et la sécurité de l'emploi préexistaient), mais aussi par le symbolique. Et malgré l'adage “à autre temps, autres mœurs”, reconnaissons que le passé en France fut plus généreux dans la représentation visible des élites militaires (une quarantaine de chefs militaires de carrière devinrent ministre des Armées, l'appellation pouvant varier, durant les IIIe , IVe Républiques, dont les fameux Lewal, Lyautey, Gallieni, Koenig... ; constat approchant pour l'Académie). Le présent dans d'autres pays fait aussi envie (le général Colin-Powell a terminé secrétaire d'Etat). Pour autant, des travaux de l'expert ministériel “ès fonctions publiques” (M. de Silguy), montraient au début des années 2000, qu'un officier issu d'une grande école militaire et ayant accédé par concours à l'enseignement militaire supérieur avait des atouts à faire valoir ! La qualité est donc toujours là, et la guerre (Afghanistan), lieu des gloires militaires, est revenue.

Doit-on ainsi pousser l'ironie à demander une “discrimination positive” (expression dérangeante) au profit des élites militaires, “minorités” socio-professionnelles des hautes sphères décisionnelles et intellectuelles ? Trêve de plaisanterie, car les militaires gradés sont aussi les premiers responsables en confondant parfois frilosité et discipline, ce qui ne peut que favoriser, en partie, des initiatives de subordonnés peu inspirés avec des modes d'expression indus (gendarmes mais aussi pompiers militaires en 2001). Sans prétendre trouver la quadrature du cercle, toute la difficulté se trouve effectivement dans cet équilibre sensible entre une discipline impérative et une intelligente liberté d'expression. Parallèlement, un aggiornamento commence dans les Armées (cf. dernier Casoar) : les flux de départs de cadres ne sont pas malsains en soi, s'ils s'appuient non sur un sentiment d'incomplétude ou d'échec mais sur un véritable projet ; partant, ils peuvent irriguer la société civile (arguments que l'on peut entendre à Sandhurst ou West Point).

Heureusement, “les militaires sont comme des manteaux, on se souvient toujours d'eux quand il pleut” (Cardinal de Retz). Et justement, avec ces rudes combats afghans, une pléiade d'officiers (de lieutenant à général, de toutes Armées) est en train d'écrire une nouvelle page épique de l'histoire militaire.

Les mois passant, ils seront très nombreux à avoir eu cette expérience. Et que peuvent encore apprendre de la vie ceux qui ont dû donner la mort, et l'ont vue flotter près d'eux, accompagnée de la Gloire ?

Certainement que la légère indifférence qui s'était éventuellement installée à l'endroit des militaires dans des coteries limitées mais influentes n'a plus vraiment lieu d'être... Plus qu'un espoir, une certitude !

 

(1) Au sens aristotélicien du terme : la recherche “des fins les plus hautes de l'homme” qui est un “animal politique”. (2) Ou encore R. Aron : “La France fait de temps à autre une révolution, jamais de réforme”, in La Révolution introuvable - 1968. (3) Clémenceau : “l'honneur de l'armée ne saurait être séparé de son efficacité”. (4) Les regroupements “Adefdromil” et “Gendarmes et citoyens” sont à ranger dans cette catégorie peu reluisante. (5) Le site internet de la Cour des Comptes annonce en revanche intégrer parmi ses membres quelques anciens officiers. Quant au discret Parlement européen, on peut notamment citer la présence comme député du très réputé Général Morillon.









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