Dossier : Méditation sur les valeurs (J.Salvan)

LE CASOAR - JUILLET 2009 - NO 194

Méditation sur les valeurs de l’officier

Par le général de corps d’armée Jean Salvan. Promotion “Extrême-Orient” (1950-52).

 

Quand le président de la Saint-Cyrienne m’a demandé de présenter mes convictions sur les valeurs de l’officier, j’ai d’abord pensé qu’il était grand temps de revenir au réel : depuis des années, nous vivons à l’heure de la communication et du faux.

Depuis que Marcel Duchamp déclara que “l’art, c’est ce que l’artiste déclare comme tel”, en nous demandant d’admirer un urinoir ; depuis que la communication consiste à bien dire et à ne rien faire; depuis que des banquiers fabriquaient de la fausse monnaie avec les “subprimes” et les “colletarized debt obligations, CDO”, certains d’entre nous se demandaient s’ils ne s’étaient pas égarés dans quelque désert des Tartares. Un cours de morale ou d’éthique, déjà donné à Saint-Cyr, paraissait inutile. Pour revenir au réel, j’ai d’abord pensé à Mac Arthur et sa devise “country, honor, duty” : le pays, l’honneur, le devoir. Finalement, j’ai préféré une méditation à partir de la formule de passation de commandement qui avait cours de mon temps :

De par le président de la République, vous reconnaîtrez désormais pour votre chef XXX, ici présent, et vous lui obéirez en tout ce qu’il vous commandera pour le bien du service, l’obéissance aux lois, l’application des règlements et le succès des armes de la France.

Le bien du service

Cela implique évidemment d’être compétent, de connaître notre métier, de revenir à la devise de notre école “Ils s’instruisent pour vaincre” : être capable de mener des hommes à la victoire en cas de guerre. Et la guerre, c’est un affrontement entre deux entités politiques qui se règle en tuant des adversaires jusqu’à ce que l’un des camps abandonne la partie. Notre métier consiste, avec des armes, à toucher des cibles en temps de paix, des chars, des bateaux, des avions et des hommes en temps de guerre. Une réflexion approfondie sur les raisons de tuer et de mourir pour l’entité politique France s’impose donc. Car si l’Europe, moins la Russie, semble actuellement avoir renoncé à la guerre, le reste du monde pratique sans retenue le conflit armé.

J’ai écrit guerre : l’expérience récente montre que les opérations de maintien de la paix peuvent rapidement et souvent comporter des allers et retours entre la guerre et la simple action de police sans effusion de sang, que ce soit dans les Balkans, en Asie ou en Afrique. Seul le soldat parfaitement formé et motivé peut passer sans transition et sans cafouillage de ces opérations de police à la guerre.

L’instruction et l’entraînement ont donc pour but d’amener nos soldats à tuer dans certaines circonstances et à l’éviter dans d’autres : c’est un processus difficile, qui exige du temps. Car le métier comporte des savoirs, assez faciles à acquérir ; des savoir-faire, et surtout des vouloir-faire qui exigent du temps pour les maîtriser.

Les savoir-faire, c’est par la répétition qu’on les acquiert. Je me suis toujours élevé contre la tentation de certains états-majors de fabriquer des “groupements à la demande” ou “d‘assembler des briques”. Quel champion de judo ne répète pas des centaines de fois ses enchaînements ? Quelle équipe de rugby ne met pas longuement au point ses combinaisons et ses mécanismes ? Et l’on voudrait qu’une formation improvisée, où chefs et combattants ne se connaissent pas ou mal, obtienne des rendements satisfaisants ?

Enfin, vouloir tuer à bon escient, en évitant bavures et catastrophes médiatiques, cela suppose une formation morale et une discipline de feu encore plus longue à acquérir… Cette formation morale dont dérive la discipline intelligemment consentie, c’est bien l’ascendant (leadership) du chef qui la crée. Par son exemple. “Suivez moi, imitez moi” est plus efficace que “faites ce que je dis et non ce que je fais”. L’ascendant se gagne en prouvant aux subordonnés que l’on n’est pas un de ces patrons seulement préoccupés par sa carrière, mais que l’on s’intéresse aux leurs. Et que l’on sait prendre des risques. Le 6 janvier 1959 en Kabylie, la compagnie de mes amis Graziani et Chassin (50- 52) se heurte à une bande agressive : tous deux sont tués au début de l’action. Le lieutenant-colonel Ducasse (30-32) prend un hélicoptère, se pose parmi les survivants, prend en main l’unité et permet la destruction de l’adversaire. Le 28 février 1990, le groupe du capitaine Vallette d’Osia est pris dans une avalanche sur la piste d’une station de ski pyrénéenne, il y a trois morts. L’état-major me demande de prendre une “sanction de principe” contre le chef de détachement : je refuse. Toutes les reconnaissances, toutes les vérifications préalables avaient été effectuées, toutes les mesures de sécurité avaient été prises, aucun signal de risque particulier n’était affiché à la station. Être un chef, ce n’est pas se contenter de surveiller et punir, mais former, défendre et promouvoir ses subordonnés. Et c’est leur donner un moral de vainqueur…

L’obéissance aux lois et l’application des règlements

Heureux temps, lorsque comme Horace (Acte II, scène III), on pouvait clamer : “Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie j’accepte aveuglément cette gloire avec joie ; celle de recevoir de tels commandements doit étouffer en nous tous autres sentiments.”

Lois et règlements, depuis le IIè conflit mondial, nous ont prescrit de refuser d’obéir à des ordres manifestement illégaux. Heureux ceux qui se sentent capables de discerner un ordre manifestement illégal lorsqu’ils sont soumis à des tirs de tous calibres ou qu’ils arpentent le Tibesti !

Les forces armées sont-elles au service de la nation ou d’un gouvernement ? Des générations de cadres de nos armées, mon père et moi, se posèrent cette question parmi tant d’autres. Où est le devoir, où est l’honneur, où est la patrie dans certaines situations de crise ? On revient fatalement à la distinction entre légitimité et légalité. Est légitime ce qui est conforme à l’esprit de la législation, à l’équité, à la justice. Est légal ce qui est conforme aux lois. En juin 1940, mon père eut la tentation de rejoindre De Gaulle, jusqu’à la destruction de la flotte française de Mers el Kébir par les Anglais, le 3 juillet 1940. Il estima alors que Pétain était légitime et légal. Mon ami et ancien Pierre de Chevigné (1927-29), qui avait déjà rallié Londres, jugea qu’il fallait continuer la guerre aux côtés des Britanniques. Mais, dès l’invasion de la zone sud par les Allemands, en novembre 1942, mon père considéra que les Allemands avaient rompu l’armistice et il reprit le combat.

Dans nos armées, la torture était et reste interdite. Je constate que les Américains, en Irak, se sont fait piéger comme nous en Algérie, en dépit de tout ce qu’ils avaient claironné. D’autres États confient les interrogatoires sévères à des officines discrètes. Comme l’écrivit notre ancien Galula (1939-1940), dans les affaires de contre guérilla, les forces de l’ordre doivent être exemplaires, et il a raison. Je ne souhaite à personne de se retrouver dans une situation voisine de celle que nous avons connue dans les grandes villes d’Algérie de 1956 à 1962… Mais j’arrive à l’âge des certitudes, et je répète que, dans certaines situations opérationnelles, la stricte application des lois et règlements, cela a un nom : la grève du zèle.

Le succès des armes de la France

Soyons clairs : qui se dit prêt à se battre, à tuer, à mourir pour Monsieur Barroso (Union européenne), Monsieur Jaap de Hoop Scheffer (Alliance atlantique) ou Monsieur Ban Ki-Moon (ONU) ? Ceux qui s’engagent, aujourd’hui comme hier, viennent pour l’aventure et pour une vie différente de celle qu’ils avaient dans les banlieues de nos grandes agglomérations, chez Arcelor- Mittal ou à la Poste. Et même si une grande pudeur les empêche de le dire, pour la France… Et depuis notre ancien Ardant du Picq (1842-1844), nous devrions savoir que le soldat vient chez nous pour la victoire et non pour la mort…

Hélas, nous sommes une nation qui a le goût des belles défaites : d’Alésia à Dîen Bîen Phu, nous avons le choix. Jacques Chirac jugea opportun de nous faire participer à la commémoration de Trafalgar aux côtés des Britanniques, et il préféra ne pas célébrer Napoléon 1er : il avait, certes, rétabli l’esclavage, mais toute notre organisation administrative découle des réformes qu’il mena à bien, il rénova l’art de la guerre et c’est bien lui qui réveilla les nations en Europe. Ses victoires et ses réformes rendirent la fierté au peuple français et nous nous en souvenons toujours... Or, une partie des dirigeants politiques actuels a le goût morbide du pardon et de la repentance pour des actions de nos ancêtres, qui agissaient dans un contexte culturel, politique et stratégique radicalement différent du nôtre.

La victoire, aujourd’hui, ne peut plus être définie par la capitulation ou la demande d’armistice du camp auquel nous sommes opposés. Elle consiste à atteindre les buts fixés par le gouvernement, au moindre coût humain. Encore qu’on puisse s’interroger sur l’hypocrisie de certains politiques qui se contentèrent d’indiquer à des camarades partant en opérations extérieures des objectifs du genre : “Ne vous conduisez pas comme en Algérie !” ou “Je ne veux pas de cercueils aux Invalides, et surtout ne demandez ni renforts, ni moyens supplémentaires !”

Les règlements que j’ai appliqués interdisaient d’arrêter le combat si tous les moyens n’avaient pas été épuisés. Face aux carences des politiques, et elles datent de l’Indochine au moins, dans les situations difficiles, il reste l’honneur. L’honneur, c’est ce sentiment, cette conviction que nous appartenons à une lignée dont nous devons être dignes et fiers. Ce sentiment s’épanouit dans l’esprit de corps, et il s’incarne dans le sergent chef de groupe, le chef de peloton, le capitaine, le chef de corps que l’on a envie d’admirer et de suivre.

Nous appartenons ou avons appartenu à des armées où l’on a toujours su se battre jusqu’au bout : Bazeilles, Camerone, Sidi-Brahim… (dans l’ordre alphabétique !), La Tour d’Auvergne, le Sergent Blandan, le Colonel Moll, le Général Frère, Pol Lapeyre… rappellent que la vie n’est pas tout, que nous représentons parfois plus que nous-mêmes et qu’on ne meurt pas que pour soi. C’est toujours valable pour nos cadres et surtout pour nos saintcyriens, même si ce n’est pas à la mode dans la classe politico-médiatique qui dirige la France depuis quarante ans…









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