Edito du Président de la Saint-Cyrienne

 

 

 

Paris le 19 février 2010 

Faut-il jouer les cassandres ?

C’est une question récurrente pour tous ceux qui ont quitté les responsabilités parfois depuis un nombre d’années respectable. Bien sûr ce n’est pas parce qu’on a quitté l’uniforme que l’on devient incapable d’avoir une opinion dans un domaine qui a constitué l’essentiel d’une vie. Quelques camarades en activité ont tendance à l’oublier, ils changeront. Plus grave, certains politiques et les journalistes non spécialisés s’intéressent plus à l’avis d’un brillant universitaire ou d’un réserviste au passé militaire forcément modeste qu’à celui d’un officier. Ils restreignent gravement leurs possibilités de compréhension et d’explication mais c’est déjà un autre problème. 

Faut-il prédire l’avenir en sélectionnant des vérités ? C’est bien la question. On peut en retenir quelques unes qui claquent comme la diminution continuelle du format des armées, la difficulté à maintenir à niveau les équipements existants, les retards dans les programmes à venir avec des coûts qui dérapent de façon extravagante. On peut aussi choisir la très forte diminution des forces de souveraineté dans les départements d’outre-mer, qui ont tant besoin de la présence d’un Etat fort et respecté, ou la diminution du dispositif de présence dans un continent africain qui intéresse plus que jamais les grandes puissances. A tout cela, et pour faire bonne mesure, rappelons la dette qui décolle, la croissance qui stagne et le peu d’appétit de nos concitoyens pour les réformes. Oui l’avenir va être sombre, très sombre pour le petit pays que nous allons être ! Ces vérités là mises bout à bout font effectivement mal, mais le raisonnement de Cassandre est-il acceptable ? 

Une poignée souhaiterait que l’on mette l’accent sur ce qui va mal tout en vilipendant les autorités en charge, politiques ou militaires. D’autres rêvent d’une expression de forme syndicale pour faire pression comme n’importe quel autre groupe professionnel. Ils pourraient le faire, quoique j’en doute, mais je suis sûr que ce type de comportement serait destructeur. 

La situation dans notre cher pays et même dans notre belle armée n’est pas suffisamment bonne pour rejoindre la cohorte hétéroclite des démolisseurs en tout genre. En tout cas ne comptez pas sur moi pour tirer sur ceux qui essayent de maintenir nos forces au meilleur niveau. Il est de leur responsabilité de conduire les affaires et nous ne pouvons que donner des éclairages qui parfois, espérons-le, leur sont très utiles. 

Les jeunes officiers n’attendent pas en priorité des cassandres mais des officiers « anciens » ou non qui s’expriment, qui sont présents dans les moments difficiles et qui sont toujours capables de croire en l’avenir. C’est bien de cela qu’il s’agit car il faut encourager à l’action, à la compétence, à l’exigence et non pas prédire l’apocalypse. L’extrémisme est avant tout destructeur, qu’il soit qualifié de conservateur ou de progressiste. 

J’ai la chance de rencontrer les plus jeunes des Saint-Cyriens et de connaître des anciens, c’est le propre de l’Association. Les plus vieux ont connu le malheur, l’abandon, les difficultés multiples, la mort de camarades, la plupart n’a pas sombré dans le dénigrement et l’amertume. Les plus jeunes arrivent avec leur disponibilité, la foi dans leur patrie et leur fraicheur. Je sens bien que sonner le tocsin en permanence ne correspond ni à leurs attentes ni fondamentalement aux miennes. Bien sûr les lucides, parfois à juste raison, aimeraient voir écrit ce qu’ils pensent ou publié ce qu’ils expriment. C’est pourquoi il existe, pour les Saint-Cyriens, une Tribune libre dans notre revue le Casoar. Pour autant ne pas oublier que la lucidité doit s’accompagner en l’occurrence d’équilibre et d’argumentation. 

Je ne voue pas aux gémonies les cassandres mais je les mets en garde qu’à force d’annoncer le pire, il n'arrive : une France petit pays, sans avenir, sans ambition, sans argent et sans armée car le tout est lié depuis le début de son histoire. A ceux d’entre eux qui veulent bien m’entendre je dis avec conviction d’arrêter de planer dans les cieux troublés comme des oiseaux de mauvais augure, et de descendre marcher ou ramer en prenant une petite part de tout ce qu’il faudrait faire !


Général de corps d'armée (2S) Dominique Delort
Promotion Lt-colonel Brunet de Sairigné (67-69)
 
 
 








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